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REVUE
L'ORIENT CHRÉTIEN
RECUEIL TRIMESTRIEL
6° ANNÉE. -- N° 1. _ 1901
PARIS LIBRAIRIE A. PICARD ET FILS
82, RUE BONAPARTE, 82
1901
SOMMAIRE
Pages. I. — ES DE L'HELLÉNISME CONTRE LA RUSSIE, TO DAT Var ER Re UE L AURAS RENE PENSE 1 [L. — LES NOSAIRIS FURENT-ILS CHRÉTIENS? A PROPOS D'UN LIVRE RÉCENT, par le R. P. Lammens, s. 2, - USA LENS EC NS EN NS Ὁ ἐν st AIN τα αν PER Te Voile ue Me 99 IN. : - ὙΠ Τ᾽ RECITS DE L’ABBE DANIEL. 1Π.- TEXTE COPTE (Fin) et IV. CORRECTIONS DU TEXTE ÉTHIOPIEN, par M, Ign. Guidi, professeur à l’Université de ὶ Rome. — INTRODUCTION par M. Léon Clugnet. .. Ὁ] Ἱν. — L’ANCIENNE ET LA NOUVELLE THÉOLOGIE RUSSE, par le R. P. Aurélio Paimiéri, des Augustins de l'ASSOMPHAOr ER RL AL EPA ER RNer RE RES 88 V. — LETTRE DE JACQUES D'EDESSE AU DIACRE GEORGE, par l'abbé EF. Nau, ee à l’Insti- tut catholique de Paris. . . . . 115 VI. — UNE DÉCOUVERTE! SUCCESSION APOSTOLIQUE DES PATRIARCHES D'ARMÉNIE, par le R. P. Gi- La Lg M RU REP EE EE SR ER PS Es 132 VIS — MELANGES. — OU EN EST LE CHEMIN DE FER DE LA MECQUE, par H. Slemman . ............ 145 ὙΠ BIBBIOGRAP EME RER MAR ERREUR 153
La Revue de l'Orient chrétien (recueil trimestriel) parait par fascicules formant chaque année un volume de plus de 500 pages in-8, avec des textes en langues grecque, slave, syriaque, arabe, arménienne, copte, etc., et des planches.
ON S'ABONNE A PARIS : A la LIBRAIRIE A: PICARD,
RUE BONAPARTE, 82. Prix de l'abonnement :
France μου λυ M S fr Etranger. Paru RME MANS 10 » Paix'de la livraison Tee ANNEES 2 fr. 50
On peut se procurer les volumes qui ne sont pas épuisés à raison de 40 fr. le vol.
Les communications relatives à la rédaction doivent être envoyées à M. LEON CLUGNET, secrétaire de la Revue de l'Orient Chrétien, à Fresnes-les-Rungis (Seine).
ἢ sera rendu compte de tout ouvrage relatif à l'Orient, dont un exemplaire aura
élé adressé à la Revue de l'Orient Chrétien, chez MM. A. PICARD ET Fiss, libraires, rue Bonaparte, 82, à Paris.
REVUE
L'ORIENT CHRÉTIEN
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6° volume. — 1901
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L'ORIENT CHRÉTIEN
SIXIÈME ANNÉE
PARIS LIBRAIRIE A. PICARD ET FILS 82, Rue Bonaparte, 82
1901
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE SIXIÈME VOLUME (1901)
I. — GRIEFS DE L'HELLÉNISME CONTRE LA RUSSIE, par X. 1, 172, 333 II. — LES NOSAIRIS FURENT-ILS CHRÉTIENS? A PROPOS D'UN LIVRE RÉ- cENT, par le R. P. H. Lammens,S.dJ. ................... ΠΙ. --- VIE ET RÉCITS DE L’ABBÉ DANIEL. — IL. TexTe copTE (fin). — IV. CORRECTIONS DU TEXTE ÉTHIOPIEN, par M. Ignazio Guidi, professeur à l'Uni- versité de Rome. — Ixrropucriox, par M. Léon Clugnet . ........ IV. — L’ANCIENNE ET LA NOUVELLE THÉOLOGIE RUSSE, par le R. P. Aurélio Palmiéri, des Augustins de l'Assomption . . ......... V. — LETTRE DE JACQUES D'ÉDESSE AU DIACRE GEORGE, par M. l'abbé F. Nau, profésseur à l’Institut catholique de Paris. . . . ......... VL — UNE DÉCOUVERTE! SUCCESSION APOSTOLIQUE DES PATRIAR- CHES D’'ARMÉNIE, par le R. P. Girard, 8. J. .....:........
VII. — LES CHORÉVÈQUES, par le R. P. Dom Parisot, O. 5. Β. 157,
VII. — LES ÉVÊQUES JACOBITES DU VIII: AU XIIIe SIÈCLE, D'APRÈS LA CHRONIQUE DE MICHEL LE SYRIEN, par M. l'abbé J.-B. Chabot (μη). IX. — VIE DE SAINTE MARINE. — I. TexTe sYRIAQUE, publié par M. l’abbé F. Nau, professeur à l’Institut catholique de Paris. — IT. TEXTE LATIN, pu- blié par M. Léon Clugnet. — IL. Texte Grec, publié par M. Léon
GTR PSE AT SC ee DA Rae ie ve one dl 283, 357,
X. — ΕΠΙΘΕΩΡΗΣΙΣ ΤΗΣ TOY K. AIOMHAOY2> KYPIAKOY ΘΡΗΣΚΕΥΤΙΚΗΣ ΕΠΙΘΕΩΡΗΣΕΩΣ ΠΕΡῚ TO TINEYMA ΤΟΥ ΘΙ ΟΣ πὸ MAP UNE ARE NET Re Re Nr,
XI. — SAINT MICHEL LE SYNCELLE ET LES DEUX FRÈRES GRAPTI, SAINT THÉODORE ET SAINT THÉOPHANE, par le R. P. 5. Vailhé,des
Augustins de l’Assomption. , ....................4... 315,
XII — AUTOBIOGRAPHIE DU PATRIARCHE IGNACE-MICHEL DJAROUÉ, Fi De Oeisho, don ou A er PERL NE, οὺ XIII — LES ÉGLISES ORIENTALES « ORTHODOXES » ET LE PROTES- TANTISME, par le R. P. Dom P. Renaudin, Ο. 5. B. (suile) . . . .. XIV. — LES DEUX MÉLODES DU NOM D’ANASTASE, par le R. P. So- phrone Pétridès, des Augustins de l’'Assomption. . . ..........
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VI TABLE DES MATIÈRES.
XV. — RITUEL COPTE DU BAPTÈME ET DU MARIAGE, par le R. P. V. Ermoni, de Ja congrégation de la Mission (suile). . . . . . ........
XVI. —— LES ÉTUDES ISLAMIQUES EN RUSSIE ET UNE APOLOGIE RUSSE
DE L'ISLAM, par le R. P. Aurélio Palmiéri, des Augustins de l’As-
SOMPHON.. 0 LL ere à 0e ele pire enr) NON XVII. — LETTRE DE JACQUES D’ ÉDESSE SUR LA GÉNÉALOGIE DE Li
SAINTE VIERGE, par M.l’abbé F. Nau, professeur à l’Institut catholique de Paris 2 CLIN Ne mr 4 PSS RER sense XVII. — TRAITÉS DE MUSIQUE BYZANTINE, par le R. P. J. Thibaut, des Augustins de l’Assomption .......................
MÉLANGES
Ι. — OÙ EN EST LE CHEMIN DE FER DE LA MECQUE? par H. Slemman... II. — LE CALIFAT OTTOMAN, par M. le Baron A. d'Avril, DORrS plé- nipotentiaire. "+. 10.1. ΟΣ τ πᾷ ον ΠΙ.-- LA PATRICE CÉSARIA, CORRESPONDANTE DE SÉVÈRE D'AN- TIOCHE, par M. l'abbé F. Nau, professeur à l’Institut catholique de Paris. IV. — UN PROJET DE CROISADE FRANCISCAIN, par le R: P. H. Lam-
V. — LA PRISE DE JÉRUSALEM PAR LES PERSES, EN 614, par le R. P. S. Vailhé, des Augustins. de l'AsSOMPtIOD PE PEER CR PRE
VI. — LA TITULATURE DES PATRIARCHES GRECS-CATHOLIQUES- MEL- KITES,-par H ‘de Saint-Guliez RP RER PRE
BIBLIOGRAPHIE
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Pages.
453
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649
E. Sachau. — Verzeichniss der Syrischen Handschrifien der Kôn. Bibliothek .
zu Berlin (M.-A, Kugener) See Πὰν τυ Oriens christianus, l'° année, 1° fascicule (F. Nau). . . .. ΡΣ TRS EE A. von Maltzew. — Menologion der Orthodox-Katholischen Kirche des Mor- genlandes, II. Theil. — Die Liturgien der orthodox-katRotischen Kirche des
Morge NS s..3° édition. (Léon Cluenet) Re PER ee A. 4. Burcer. — On the identity of « Al Mukaukis » of Egypt (L. ὁ). ee Emile Legrand. — Zellres de Mélétius Pigas, antérieures à sa promotion au
γα ον (Liz Ὁ RS ΕΣ ET σιν Dom Hugues Gaïsser, — Le système musical de l'Église grecque d'après la
tradition (J." Thibaut)... νέοι, LU NSP EE A: d’Alonzo. — La Russie en Palestine... LOMME PRE
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TABLE DES MATIÈRES. | VII
LISTE ALPHABÉTIQUE DES AUTEURS
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GRIEFS DE L'HELLÉNISME CONTRE LA RUSSIE
C’est un bien curieux factum et bien instructif que la bro- chure intitulée : Lettre d’un pieux orthodoxe russe au pa- triarche œcuménique sur l’action systématique poursuivie en Russie contre les Églises orthodoxes de l'Orient. Cette lettre, si l’on s'en tient à la forme, ἃ tout ce qu’il faut pour donner l'illusion d'une salade fortement assaisonnée et vigoureusement brassée; si l’on regarde le fond, ‘elle renferme cinq fois pour une de quoi piquer la curiosité et fixer l'attention.
La résumerons-nous pas à pas? Gardons-nous-en bien. Dé- sordre, redites, hors-d'œuvre, lacunes, contradictions et sous- entendus y abondent : un résumé servile en serait tout ensemble incompréhensible et fastidieux. Mais pourquoi ne pas l’analyser à grands traits, en l’amendant”? Pourquoi, plutôt, ne pas extraire de ses 30 ou 32 pages la substance d’une petite étude, bien pré- cise et bien actuelle, sur les griefs de l’hellénisme contre la Russie ?
Pareil travail, ou je me trompe fort, ne saurait aller sans pré- senter quelque intérêt aux lecteurs de la Revue de l'Orient chrétien, ni sans Jeter quelque lumière sur les sentiments nour- ris, à l'égard l’un de l’autre, par : deux peuples qui préten- dent marcher à la tête de l'Orthodoxie et qui ne marchent, en fait, qu'à la tête du schisme photio-cérulairien.
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Commençons, avant d'entrer dans le vif de notre sujet, par
quelques remarques préliminaires. Tàchons, en particulier, de ORIENT CHRÉTIEN. . 1
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2 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
faire connaissance plus intime avec la merveilleuse production qui doit nous servir de base, et pour cela étudions un peu le milieu matériel et moral d'où elle est sortie, les circonstances d'ordre général qui l'ont provoquée, l'état de choses politico- religieux qui explique son contenu.
Tout d'abord un mot de l’auteur.
L'auteur anonyme est un Slave, sujet loyal de Nicolas If, mais ami passionné de la justice, mais champion convaincu de l'hellénisme, mais enfant dévoué de la véritable Eglise ortho- doxe. Parvenu aux frontières de la vieillesse, peut-être même aux dernières limites de la vie, 1l ἃ consulté sa conscience en face du ciel et devant Dieu, solennellement, et sa conscience lui a répondu qu'il ne pouvait pas avancer plus avant du côté de la tombe sans dénoncer au patriarche æcuménique, chef suprême de l'Orthodoxie, l'odieuse politique pratiquée depuis un quart de siècle à Saint-Pétersbourg contre le monde grec en général et les patriarcats orientaux en particulier.
Voilà ce qu'est l’auteur. Voilà, du moins, ce qu'il a plu à l’auteur de nous affirmer au sujet de sa très mystérieuse et très intéressante personne. Voilà ce qu'il lui ἃ plu de nous déclarer touchant le motif très surnaturel qui lui ἃ mis la plume à la main. Si nous voulons en savoir plus long, 1l nous faut jeter les yeux sur le monde fort restreint des pieux orthodoxes russes fa- vorables à l'hellénisme et prêter l'oreille aux confidences échan- gées tout bas dans le monde grec.
Parmi les rares philhellènes de Russie, il n’en est pas un de plus convaincu ni de plus empressé à produire ses opinions que le fameux publiciste Nicolas Dournovo. Ne serait-ce pas M. Nicolas Dournovo qui ἃ commis l’épitre en question? L'accueil flatteur que lui a valu dans les centres grecs son voyage de juin 1900; les deux longues entrevues que lui ont ménagées M“ Constan- tin V, patriarche de Constantinople, et M‘ Procope, métropolite d'Athènes; la haute décoration que le gouvernement hellène lui ἃ décernée; tout cela n’est pas de nature à faire penser le contraire.
Ce qui ne saurait le faire penser, non plus, c'est le petit détail que voici : Un jour, il y a de cela quelques mois, un des prélats les plus influents du Phanar me parlait de la fameuse lettre. « Monseigneur, lui demandai-je, quel en est l’auteur? — L'au-
GRIEFS DE L'HELLÉNISME CONTRE LA RUSSIE. 3
teur, me répondit-il, mais c’est Dournovo. » Le prélat qui me tenait ce langage compte, je le répète, parmi les ecclésiastiques les plus haut placés du patriarcat : métropolite, membre du Saint-Synode, il se trouve à même de pénétrer tous les mystères et de percer tous les dessous.
Ici, quelques lecteurs ne manqueront pas de se récrier. Com- ment, diront-ils, un Russe écrire contre la Russie! Est-ce pos- sible? — La chose, il faut l'avouer, ne se voit pas toutes les se- maines. Les Slaves d'aujourd'hui, surtout, ne sont pas légion qui s'intéressent assez à l'avenir de la race grecque pour épou- ser ses querelles présentes et prendre sa défense contre leur propre patrie. Mais, enfin, à toute règle son exception. M. Ni- colas Dournovo estune exception. Il asigné maintes fois des pages empreintes du philhellénisme le plus chaleureux et, làächons le mot, le plus aveugle. Pourquoi n'aurait-il pas écrit, sous le voile d’un prudent anonymat, cette lettre, plus sévère peut-être et plus agressive que ses précédents articles, mais si conforme, par ailleurs, à sa manière de voir bien connue?
Pourtant, que l’on n’exagère point ma pensée. En parlant comme je parle, je n’entends nullement affirmer d'une manière absolue la paternité du publiciste russe. Les Grecs, depuis qu'ils ont imaginé le cheval de Troie, n’en sont plus à reculer devant certains petits stratagèmes : attribuer, en l'imprimant sur la couverture, un pamphlet de leur cru à un compatriote ano- nyme de leurs adversaires, et mettre en avant, dans les con- versations particulières, le nom d’un philhellène notoire répon- dant à tous les desiderata voulus, quoi de plus simple et de plus tentant, dans sa puérilité, pour des arrière-neveux d'Ulysse? D'autre part, M. N. Dournovo est un homme de valeur : je ne voudrais pour rien au monde le charger à tort d’une œuvre où les défauts littéraires, si graves soient-ils, ne sont que pecca- dilles, tant y abondent, sans parler du manque de logique, [65 travestissements de l’histoire et les entorses à la vérité.
Quoi qu'il en soit de l'écrivain, l'écrit à paru dans une li- brairie d'Athènes, en double édition grecque et française. Elle y ἃ paru, chose grave, aux frais d'une Société de patriotes ar-
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1. * REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
dents qui s'est donné le nom significatif d'Hellénisme et la tâche ingrate de lutter pour les intérêts, chaque jour plus com- promis, de la race grecque. C'est assez dire que l'épitre du pieux
orthodoxe russe se présente avant tout comme une brochure de .
propagande et de combat. Malgré ses allures de réquisitoire indigeste et bavard, elle est un cri de guerre, le cri de guerre désespéré lancé par la Grèce impuissante contre la Russie dé- daigneuse.
Car l'ennemi du Grec, le grand ennemi, le seul ennemi, c’est.
le Russe. Il y a bien les Serbes, les Bulgares, les Turcs, d’au- tres encore; mais à quoi bon parler de ces quantités négligea- bles? Sans la Russie, les Grecs n'en feraient qu'une bouchée. Les Grecs ne descendent-ils pas en droite ligne de Miltiade et de Thémistocle? Ne comptent-ils pas au nombre de leurs aïeux ceux qui écrasèrent les Perses parmi les fenouils de Marathon et les écueils de Salamine? Non, laissé à ses propres forces, pas un de leurs adversaires du Sud ne leur résisterait, pas même le vainqueur de la dernière campagne thessalienne. Mais la Russie.
La Russie a rompu avec la politique du tsar Nicolas I”. Trou- ver sa flotte dans un nouveau triomphe de Navarin ne lui agrée- rait plus. Elle est désormais sans amour pour ces vilains d'A- thènes qui lui ont trop ménagé leur reconnaissance et qui prétendent même, les impertinents, jeter leur Grande Idée au travers de ses ambitions. Tout en feignant de leur sourire, elle ne cesse de les combattre sous main. Puissante, inattaquable, elle marche d'accord avec leurs ennemis les plus acharnés, Slaves ou autres, trop heureuse de ruiner ainsi, tout doucement, ce qu'elle contribua si fort à créer de 1827 à 1830.
Ainsi parlent aujourd’hui les patriotes grecs. Qu'il n’y ait pas un peu d'exagération dans leur manière d'exprimer l'état actuel des choses, je ne l'affirmerai point; ce que je puis affirmer, par contre, et cela sans crainte d'erreur, c'est qu'il y a, dans leur dire, beaucoup de vérité. Est-il un seul point de l'Orient où l’ac- tion russe ne contrecarre point l’action hellène? On le trouverait difficilement du Danube au Jourdain et de l'Araxe au Nil. Là, partout, entre la Grèce et la Russie, la rivalité éclate, parce que là, partout, se heurtent leurs ambitions. Jetant les mêmes re- gards d'envie sur les mêmes objets, les deux peuples ne sau-
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GRIEFS DE L’HELLÉNISME CONTRE LA RUSSIE. D
raient se voir de bon œil. En fait, leurs visées contraires les ac- culent à des conflits, et c’est devant ces conflits, plus ou moins
aigus, que les faibles d'Athènes s’exhalent en récriminations.
Du terrain politique, conflits et récriminations passent comme d'eux-mêmes sur le terrain religieux. Et comment en éprouverions-nous quelque surprise, connaissant les principes dont s’inspirent, dans tout l'Orient gréco-slave, les hommes au pouvoir? Nous savons que ces hommes s'occupent de la reli- gion et nous n'en sommes plus, n'est-ce pas, à croire qu'ils s'occupent de la religion pour la religion. Dans leurs mains, le drapeau de l’orthodoxie n’est qu'un voile destiné à masquer les progrès d’un autre drapeau. Pour eux, l'Église des sept con- ciles n'est qu'un instrument : ils l'emploient sans scrupule au mieux de leurs seuls intérêts de parti, de peuple ou de race, peu soucieux, bien qu'ils s’en flattent souvent, de lui faciliter l'obtention de sa fin divine et l’accomplissement de son rôle sur- naturel.
De là, ce caractère mixte, religieux et politique à la fois, des griefs formulés par les patriotes d'Athènes contre la Russie. Église et patrie s’y coudoient, terre et ciel s’y mélent. Pourquoi
_ pas? L'hellénisme et Dieu n'ont-ils pas contracté alliance? Qui
touche à l’un touche à l’autre. Qui se pose en rival où en ad- versaire des Grecs prend position contre la divinité. Qui se rend
_ coupable de lèse-hellénisme commet un sacrilège.
L'auteur de la lettre, je n'ai pas besoin de le dire, se défend très haut d'envisager la question de cette manière. S'il fallait en croire ses affirmations, il n’obéirait à aucun mobile humain. Venger la volonté du Christ et les prescriptions de son Évangile, défendre la véritable tradition chrétienne, soutenir l'œuvre des grands Synodes, rappeler au respect des canons, tel serait son but unique. Mais voyez : c’est de la politique et de la politique pure qu'il sème à pleines mains dans ses trente pages. Le sang des soldats russes prodigué à flots pour une mauvaise cause durant la guerre de 1878, la Bulgarie créée immense au traité de San-Stefano, l'Autriche installée dans la Bosnie et l'Herzégovine
par le Congrès de Berlin, la Grèce abandonnée sur les champs
0 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
de bataille de la Thessalie, voilà ce qu'il jette comme un repro- che à la face du panslavisme. Sont-ce là des événements d'ordre religieux? Évidemment, l'avocat des Églises orthodoxes de l'Orient s'est oublié.
Ce qui plaide en sa faveur et témoigne malgré tout de la pureté de ses intentions, c'est qu'il a parlé guerre turco-russe et guerre turco-grecque dans une lettre adressée au patriarche de Constantinople. Le patriarche de Constantinople est un homme d'’autel et point de politique. Fidèle sujet du Sultan et membre loyal de la grande famille ottomane, il n’a pas à s'oc- cuper des questions internationales qui peuvent s’agiter dans la presqu'ile balkanique ou au dehors. Du moment qu'on s'a- dresse à lui, c’est qu’on est bien résolu de parler en canoniste et non en diplomate. Notre publiciste s’est adressé à lui. Notre publiciste entendait donc traiter affaires d'Église uniquement. Si le contenu de son écrit cadre mal avec ses intentions, con- tentez-vous de dire qu'il ἃ été l’inconsciente victime de cette manie où sont tous les Orientaux d'enchainer sans cesse les choses de l'éternité à celles du temps.
La bonne foi, pour si entière qu'on l’admette, n'empêche pourtant point les faits de rester des faits. Malgré la volonté de son auteur, l’épitre au patriarche est moins d’un zélote que d'un chauvin. Manifeste politique autant, sinon plus, que docu- ment religieux, elle se présente comme la trop fidèle image d'une situation triste à l'excès. En chevauchant de la religion sur la politique et de la politique sur la religion, elle nous avertit une fois de plus que les frontières sont mal définies, en Orient, entre le domaine de l’une et le domaine de l’autre. Pour mieux dire, elle établit par un nouvel exemple que, dans les pays orthodoxes, les deux autorités civile et religieuse plient toujours sous les mêmes mains laïques au service des mêmes causes terrestres, les hommes d'État dirigeant tout, ceux d'Église jouant le rôle de polichinelles.
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Et combien, à la lumière de cette lettre, n'apparaissent-elles pas menteuses, les idées qu'exprimait naguère la Vérité ecclé- siaslique, organe officiel du Phanar! Là, pour se consoler d’ap-
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partenir à une Église qui végète sans prestige et sans influence, quelqu'un croyait devoir, ces temps derniers, jeter sa petite pierre dans le jardin du Vatican et tourner à crime l’action morale exercée par la Papauté sur la marche des grandes affai- res publiques. Ce quelqu'un, en homme qui possède son Évan- gile, rappelait la parole du Christ : mon royaume n’est point de ce monde, et il en concluait triomphalement qu'elle ne sau- rait être la véritable épouse du Christ, cette Église latine dont le chef, mêlé à toutes les choses d’ici-bas, ne craint pas d’en- voyer des nonces et de recevoir des ambassadeurs.
Celui qui échafaudait un argument aussi péremptoire et pen- sait par là réduire au silence tous les papistes du présent et de l'avenir, celui-là n’a point signé; mais J'estime qu'il ne péut que gagner à être connu et je n'ai pas à respecter sa modestie. C’est M" l’archimandrite Jonas, aumônier de l'ambassade russe à Constantinople. Ainsi, du moins, me l'ont affirmé des gens bien au courant. Comme, par le fait de leur nationalité, de leur religion et de leurs emplois, ces gens bien au courant vivent de la même vie et dans le même milieu que le digne prélat, je n'hésite pas à les croire. Je les crois aussi, et pour la même raison, lorsqu'ils me confient que M Boris, le précédent au- mônier de l’ambassade, était un homme très instruit, et qu'il a été, à ce point de vue, fort mal remplacé. Le renseignement a sa, valeur. Il confirme l'attribution faite; il aide tout au moins à comprendre que l’archimandrite Jonas ait pu écrire ce Æap- port de l'Église avec la science, la politique et la religion qui fait si peu d'honneur à la Semaine religieuse du patriarcat.
Et maintenant nous arrêterons-nous à le réfuter? Oh! point du tout, car il suffit pour le jeter bas de lui opposer l’épitre du pieux orthodoxe. Avec sa lettre, le pieux orthodoxe nous transporte à quatre cents lieues des théories émises par l’aumô- nier. D’après celui-ci, il y aurait trop de cousinage à Rome entre la politique humaine et l'autorité spirituelle. Mais n'est- ce point cela, précisément, que, sans le vouloir, son pieux compatriote nous montre dans la Nouvelle Rome et dans tout l'Orient gréco-slave? Oui, certes, les deux auteurs russes par- lent différemment : le pieux orthodoxe donne un vigoureux démenti au vénérable archimandrite. Il le contredit du tout à tout. Et comme il le contredit à son insu, par la force même
8 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
des choses, nullement pour les besoins d’une thèse, le simple bon sens exige qu'on lui donne raison. Allons, sacrifions l’au- mônier paradoxal, jetons sans autre forme de SR le pauvre Jonas à la mer.
Mais qui sait? Peut-être, entre les deux écrivains russes, la contradiction n'est-elle qu'’apparente. Le moindre effort con- ciliateur suffirait, je gage, à les mettre α᾽ ‘accord. Car, au fond, que veut dire le brave aumônier? Que reproche-t-il, somme toute, à l'Église latine? Simplement de compter dans le monde, d'y compter pour quelque chose, d'y compter pour beaucoup, de traiter sur un pied d'égalité parfaite avec les plus grandes puissances terrestres, de se tenir debout à côté et même au- dessus des pouvoirs humains les mieux établis. Or, le pieux orthodoxe est loin de montrer que l'Église gréco-slave en soit là. De sa lettre il ressort seulement ceci : que l'Orthodoxie, fractionnée en douze tronçons rivaux, se trouve partout subor- donnée à l'État; qu'elle'joue dans tous les pays, sous forme d'institution nationale, un rôle secondaire, humilié, servile; qu'elle est un simple moyen d'action τη par les diplomates ou les patriotes propagandistes; qu’elle obéit, sciemment en haut, inconsciemment en bas, à des impulsions peu compatibles avec le devoir qui lui incombe de se faire toute à tous. Et ceci con- firme, au lieu de la renverser, la thèse de M° l’archimandrite Jonas.
Oui, M“ l’archimandrite a raison : le rapport n’est point le même de l'Église latine et de l'Église orthodoxe avec la poli- tique. Oui, il est vrai, parfaitement vrai, que la première fait
de la politique et que la seconde n'en fait point. Puissance divine, indépendante de toute autre, inféodée à nulle autre, l'Église romaine se mêle de politique autant qu'il le faut pour assurer le bien des âmes et sauvegarder les intérêts surnatu- rels dont lui a été commis le dépôt. Machine vieiïllie, dépour- vue de mouvement propre, mise en branle par autrui, l'Église orientale ne fait point de politique parce qu'elle ne fait rien d'elle-même, mais elle sert à la politique la plus étroite et la plus mesquine chaque fois que les hommes d’État jugent bon de l'utiliser, ne servant à rien DORE fois qu'ils ne l’emploient plus.
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Ceci dit, le moment est venu de terminer notre préface aux griefs de l'hellénisme. La plume qui a pris sur elle de les for- muler nous est connue autant qu'elle peut l'être pour des profanes. Nous connaissons aussi la société de propagande na- tionale qui ἃ lancé l’épitre au patriarche et en ἃ grossi la série de ses brochures patriotiques. Nous savons en outre que de grosses inimitiés séparent la Russie de la Grèce, et nous n'i- gnorons pas, malgré les affirmations effrontées d'un archi- mandrite slave, que les deux peuples rivaux forcent l'Ortho- doxie à remplir un rôle très secondaire aux côtés-de la politique, non pas même le rôle d’'humble servante, mais celui de vil ins- trument. Que pouvons-nous-désirer de plus? Hätons-nous donc d'aborder les griefs des Grecs contre la Russie.
« Les. précieux intérêts de l'Église doivent être gardés et maintenus inviolés et intacts aussi longtemps que la divine Pro- vidence conservera l'Orthodoxe nation Hellénique et l'Église qui milite ici-bas, laquelle est étroitement et indissolublement liée à cette nation:». Ce principe, fulgurant de clarté, illumine la pre- mière page de la lettre au patriarche œcuménique. Si vous y voyez ce que l'auteur a voulu y mettre, c'est-à-dire la solennelle affirmation de l’alliance offensive et défensive contractée par le Très-Haut avec l’hellénisme, vous serez peu surpris que les Grecs en veuillent quelque peu à la Russie de prétendre se mettre officiellement à la tête de la hiérarchie orthodoxe. -
Jusqu'ici, dans le monde orthodoxe, la première place n'a cessé d’appartenir aux patriarcats grecs d'Orient. Or, les Pan- slavistes ont décrété que cette situation ne pouvait durer davan- tage. Au grand scandale de tous les gens dévots en général et du pieux orthodoxe russe en particulier, ils ont rêvé d'élever leur Saint-Synode pétersbourgeois non seulement au-dessus d'Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, mais encore au- dessus de Constantinople ; oui, au-dessus de ce patriarcat de Constantinople à qui la conspiration des siècles, la volonté des conciles et son titre même d'æœcuménique assurent sans conteste possible le premier rang. Se peut-il imaginer prétention plus absurde et plus révoltante, plus sacrilège et plus impie?
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Mais rien n'arrête les Panslavistes, et leur manie d'univer- selle domination ne respectera pas plus l'Église que le reste. En ce qui regarde l’organisation de l'Orthodoxie, leur siège est fait. Écoutez plutôt les propos des Pobiedonostzev, des Khitrovo et des Salaviov.
M. Pobiédonostzev est le procureur impérial près le Saint- Synode. Il « a exprimé plus d’une fois le désir de voir les pa- triarches orthodoxes de l'Orient contraints de se soumettre à ses volontés », ajoutant qu'il saurait bien régler à sa guise toutes les affaires de l'Église orientale, une fois Constantinople tombée aux mains du tsar.
M. Khitrovo est le directeur de la Société impériale russe de Palestine. Il a dit et redit que le seul but de la Société était de chasser le clergé hellénique de la Syrie et de la Palestine pour devenir elle-même la maitresse du Saint-Sépulcre et de tous les Saints Lieux. |
M. Salaviov est le directeur du bureau de la presse. Il a déclaré à maintes reprises, par exemple dans la Gazette de Moscou, 1896, numéro 11, que la Russie désirait... Quoi, mon Dieu? Que tous les Grecs passent à l’islamisme, que la race grecque renie le Christ et son Église, que les patriarcats grecs de l'Orient per- dent tout leur prestige.
Et pourquoi ces désirs ambitieux de M. Pobiédonostzev? Pourquoi ces basses visées de M. Khitrovo? Pourquoi ces vœux blasphématoires de M. Salaviov ? Simplement pour faciliter sur le terrain religieux aussi bien que sur le terrain politique le triomphe de leurs vastes idées panslavistes. Que rien plus ne se dise orthodoxe au monde qui ne soit russe ou ne relève de la Russie; que le Saint-Synode pétershourgeois commande en maitre à tous les patriarcats, à toutes les autocéphalies ecclé- siastiques de l'Orient gréco-slave ; que la moitié de l'Europe, le tiers de l'Asie et une partie de l'Afrique reçoivent par ce canal pseudo-religieux le mouvement et la vie panslavistes : tel est le but de ces gens-là.
Avec eux travaillent des hommes d'Église, pâles créatures du procureur général près le Saint-Synode. Aïnsi en va-t-il, par exemple, de ce M“ Vladimir, métropolite de Moscou, dont les stupéfiantes déclarations ont maintes fois fait bondir tous les canonistes de l'Orthodoxie. Pour ce prélat, ce n’est plus chose
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d'avenir que la déchéance du patriarcat œcuménique : cette déchéance est accomplie déjà, elle est consommée. ἃ peine reste-t-il encore une formalité à intervenir, je veux dire la dé- cision d'un concile général qui sanctionne et consacre en droit la suprématie depuis longtemps dévolue en fait à l'Église russe. Et ce concile, dont il faut hâter la convocation, se tiendra sur l'initiative du tsar, dans ses États, en sa présence ou du moins sous la présidence de son délégué.
Mille raisons exigent cela, car l'Église de Russie, à quelque point de vue que l’on se place, l'emporte infiniment sur toutes les autres. Qui fournit à l'ensemble orthodoxe le plus fort con- tingent de fidèles, le plus grand nombre d'enfants? La Russie. Qui donne à la science théologique orthodoxe ses représentants les plus distingués et lui ouvre, sous forme d'Académies spiri- tuelles ou de séminaires ecclésiastiques, une multitude d’asiles et de foyers? La Russie. Qui représente dans l'orthodoxie la force expansive et envoie ses missionnaires jusqu'aux derniers confins du continent asiatique? La Russie. Qui verse, en dehors de ses frontières, de colossales sommes d'argent pour soutenir les grandes œuvres orthodoxes ? La Russie. Qui défend l’ortho- doxe de la presqu'ile balkanique, de l'Asie Mineure, de la Syrie, de la Palestine et de partout, contre les entreprises du Turc ou de l'Européen? La Russie. Quelle est, depuis la chute de l'Em- pire byzantin, la seule puissance orthodoxe vraiment indépen- dante et forte? La Russie. Et vous pensez que cela ne suffit point pour permettre à l'Église russe d’intervertir les rôles tenus jusqu'ici?
Ces considérations, je me hâte de l'ajouter, ne sont point couchées par écrit dans l’épitre au patriarche œcuménique. Y seraient-elles, qu'elles en sortiraient dépréciées, pleinement con- vaincues de ne pas justifier la conclusion tirée par les pansla- vistes, car elles sont toutes d'ordre inférieur, et notre pieux écrivain, ne l’oublions pas, aime volontiers, lorsqu'il y trouve son avantage, à quitter les basses régions des faits politiques et matériels pour se retrancher sur les cimes du droit ecclé- siastique, derrière les canons des conciles. Mais sa position, même là, est-elle vraiment inexpugnable? Ses raisons pour montrer comment les considérations qui précèdent n'autorisent en rien la conclusion de ses adversaires seraient-elles, s'il avait
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daigné les donner, vraiment convaincantes ? Je n'ose le croire.
Orthodoxe, défenseur du patriarcat œcuménique, il n’a pas le droit de raisonner comme un vulgaire Latin. Son devoir est de s'appuyer sur le seul principe admis dans l'Eglise de Constan- tinople. Or, quel est, je le demande, le principe admis à Cons- tantinople depuis le 1v° siècle? le principe qui ἃ peu à peu
transformé le siège épiscopal de Byzance, simple suffragant
d'Héraclée, en siège patriarcal d’abord, en siège patriarcal œcu- ménique ensuite ? Les prélats courtisans qui rédigèrent le 3° ca- non de Constantinople en 380 et 16 25° de Chalcédoiïine en 451 sont là pour répondre. La hiérarchie religieuse, nous disent- ils, se patronne sur l'organisation politique : où réside le chef de l'État, là réside aussi le chef de l'Église. Tel est le principe. Si les Pères ne l’appliquent pas jusqu'au bout, tenus en échec
par les droits alors indiscutés de Rome, ils le formulent du
moins assez clairement pour mettre à nu le fond de leur pensée. Pourquoi cette pensée, si longtemps propice aux destinées ec- clésiastiques de Constantinople, cesserait-elle aujourd'hui de sortir ses effets d'antan? Pourquoi, principe toujours invoqué de 380 à 1453, ne serait-elle plus depuis lors principe appli- cable? Si Constantinople ἃ tenu pour vrai, durant onze siècles et plus, que le centre politique du monde orthodoxe en était nécessairement aussi le centre religieux, je ne vois pas bien pourquoi cela ne serait plus tenu pour vrai de nos jours. De nos jours, le monde orthodoxe a, qu'on le veuille ou non, sa ca- pitale politique sur les bords de la Néva : c'est là qu'il doit avoir également sa capitale religieuse.
Cette conclusion, qui fera la ruine du patriarcat de Constan- tinople, est basée sur l’axiome soi-disant canonique qui a fait sa grandeur. En la tirant, les protagonistes du panslavisme politique et religieux ne raisonnent pas autrement que les am- bitieux prélats du Bosphore. Constantinople est punie par où elle a péché : tant pis pour elle! Ce n’est pas en outrageant les mânes d'Aristote, que la pauvre logique de son pieux ortho- doxe lui vaudra un renouveau de ses anciennes splendeurs.
Malgré son importance capitale, cette querelle autour de la.
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suprématie dans l'Église orthodoxe est loin de revenir, au moins d'une manière directe, à toutes les pages de la fameuse lettre. Ce qui, par contre, y revient cent fois, c'est la question bulgare. Saurait-il en aller autrement dans une brochure im- primée par l'Hellénisme d'Athènes? L’Hellénisme d'Athènes a surtout l'œil ouvert sur le Balkan et la plupart de ses bro- chures sont dirigées contre Sofia. Il à proclamé Les Droits de l’hellénisme dans la Macédoine et la Thrace, 1] a écrit Sur le caractère hellénique des anciens Macédoniens, il a publié La
- Macédoine, il a parlé de L’Hellénisme dans la presqu’ile de
l'Hæmus. Aurait-il accepté que son collaborateur de Russie écrivit au patriarche œcuménique sans consacrer les quatre cinquièmes de sa lettre à la question bulgare? |
Il est vrai que, dans cette question, la Russie ἃ toute sorte de torts : n'est-ce pas ses hommes d'État qui ont créé coup sur coup l'Église bulgare et l'État bulgare? Il est vrai aussi que, dans cette affaire, le patriarche de Constantinople est singuliè- rement intéressé : n'est-ce pas ses prédécesseurs qui paissaient naguère ces gros agneaux slaves devenus, depuis, la proie de loups dévorants ?
L'Église bulgare ἃ précédé l'État bulgare. Née en 1860 parmi les orages quisignalèrent l'avènement du patriarche Joachim IT, elle faillit périr dans son berceau étouffée par le Phanar. C'est le 12 mars 1870, après dix ans d'existence précaire, qu'un firman d’Abd-ul-Aziz vint lui ménager l'espérance de jours meilleurs. En la reconnaissant comme Exarchat autonome, cet acte solennel ne la soustrayait pas à toutes les attaques de ses persécuteurs, mais il lui assurait, avec le droit de vivre, celui de combattre et de grandir, et la nouvelle Église n'en demandait pas davantage.
Pour la constituer, Abd-ul-Aziz détacha du Phanar les 19 diocèses de Roustchouk, Silistrie, Choumla, Tirnovo, Sofia, Vratza, Loftcha, Vidin, Nitsch, Nyssava, Kustendil, Samakov et Vélissa, plus une partie des diocèses de Varna et de Philip- popoli, plus deux petits districts sur la mer Noire. Quelques- uns de ces territoires n'étaient pas destinés à rester longtemps partie intégrante de l'Église bulgare. Mais si le Congrès de Berlin, en cédant la Dobroudja à la Roumanie et en agran- dissant la Serbie du côté de Pirot, devait un peu rogner à
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son détriment les frontières ecclésiastiques tracées le 12 mars 1870, l'Exarchat n'allait pas tarder à réparer ces pertes avec avantage, en mettant à profit, dans la Roumélie turque, la disposition d’Abd-ul-Aziz qui lui permettait de s’annexer toutes les paroisses dont les deux tiers au moins de la popula- tion orthodoxe demanderaient à se détacher du patriarcat œcu- ménique.
Aujourd'hui, après le remplacement des anciennes circons- criptions ecclésiastiques phanariotes par de nouvelles circons- criptions mieux réparties, moins nombreuses, mais plus importantes; après les modifications politiques introduites sur le Danube à la suite de la guerre turco-russe de 1877-1878; après les conquêtes religieuses slaves dans la Macédoine et la Thrace, ME l’exarque Joseph, fixé à Orta-Keuï, sur la rive européenne du Bosphore, se trouve étendre sa juridiction sur un total de 32 éparchies diocésaines. La principauté, me proprement dite et Roumélie orientale, en compte 11, savoir : Sofia, Plovdiv, Tornovo, Dorostal et Tcherven, Varna et Preslay, Vidin, Vratza, Sliven, Stara-Zagora, Samokov, Lovetch, ces deux dernières condamnées, il est vrai, à disparaitre dès que disparaitront leurs titulaires actuels. La Macédoine en compte 15, savoir : Skopia, Okhrida, Vélès, Névrokop, Melnik, Polian, Strouma, Pélagonia, Dibra, Mogléna, Kostouria, Vodéna, Soloun, Sérès, Drama. La Thrace en compte 6, savoir : Odrin, Maronia, Enos, Xanti, Démotika, Lititsa. Mais, de ces 21 épar- chies thraco-macédoniennes, il en est 13 encore qui attendent leur évêque, la Sublime Porte n'ayant jusqu'ici octroyé de bérat qu'aux ὃ titulaires d'Uskub, Okhrida, Vélès, Névrokop, Monastir, Stroumnitza, Melnik et Dibra.
Un statut organique, élaboré sur le Bosphore et DÜbUE au début de novembre 1870, continue toujours, sauf quelques modifications de détail, à régir les groupes exarchistes de la Roumélie orientale. Les autres, ceux de la principauté, ont déjà vu passer plusieurs règlements ; ils obéissent pour l'heure aux 184 articles parus à l’officiel de Sofia le 25 janvier 1895.
Depuis 1870, on le voit, l'Église bulgare a largement pro- fité de la permission octroyée par le sultan Abd-ul-Aziz : elle ἃ combattu et grandi. Mais d’où lui sont venus ses triomphes? Aurait-elle accompli de si grands progrès sans le concours
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d'autrui? Assurément non. Si elle est née, si elle a vécu, si elle a obtenu la reconnaissance du sultan, si elle ἃ mis la main sur une partie de la Macédoine et de la Thrace, la faute en est à quelqu'un. Ce quelqu'un ce n’est pas l'hellénisme. Que lhel- lénisme ait travaillé de son mieux contre l’Exarchat, qu'il ait employé contre lui toutes les foudres orthodoxes, il suffit pour s’en convaincre de jeter les yeux sur les Actes du Saint et Grand Synode tenu à Constantinople dans l’église patriarcale du
glorieux martyr saint Georges le Victorieux au sujet de la
question religieuse bulgare pendant les mois d'août et de septembre de l’an de grâce 1872. Lisez cette pièce officielle, parcourez le compte rendu des trois séances tenues les 10, 24 et 28 septembre, et vous y verrez comment cinq patriarches æcuméniques et quantité d'autres prélats déclarèrent l'Exarchat coupable de schisme, infesté d’hérésie, frappé d’anathème, retranché de l'Église. Si donc tant de Macédoniens sont entrés dans le bercail maudit, ce n’est pas le Phanar qui les y ἃ jamais engagés. Mais alors, sur qui retombe la responsabilité de leur apostasie? Sur qui l’Exarchat s'est-il appuyé pour les con- quérir ? Sur les Panslavistes russes.
Ici, nous reprenons contact avec l’épitre au patriarche. D’après le pieux auteur de cette lettre, la main de la Russie panslaviste se retrouve, criminelle et néfaste, tout le long de la question bulgare. La pensée d'une Bulgarie à créer, d'où sortit le mouvement religieux autonomiste de 1860, ne germa sur la rive droite du Danube qu'après y avoir été semée par des propagandistes slaves envoyés du Nord. La main du sultan Abd-ul-Aziz n'écrivit son paraphe approbateur sur le firman du 12 mars 1870 qu'après y avoir été contrainte par la pression du général Ignatief, ambassadeur russe à Constantinople. Panslavistes, émissaires du panslavisme, les ouvriers slaves, premiers semeurs de l’idée bulgare, l'étaient. Panslaviste, coryphée du panslavisme, le général Ignatief, premier pro- tecteur de l'Église bulgare, l'était. Maudits panslavistes! Au tribunal de Dieu la perte de tant de millions d’âmes orthodoxes pèsera sur eux d’un poids éternel et jamais sur terre un Grec de race grecque ne leur pardonnera.
D'ailleurs, dans cette affaire, les méfaits de la Russie contre le Phanar ne s'arrêtent pas là. Toute l’orthodoxie grecque,
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réunie en de solennelles assises, ἃ jeté l'anathème à l'Église bulgare. I1 y a 28 ans de cela, et le Saint-Synode pétersbour- geois, officiellement informé du fait par le patriarche œcumé- nique Grégoire V, n'a pas encore daigné accuser réception de cette lettre. Bien plus, il n'a jamais paru se douter jusqu'ici que les exarchistes étaient d’affreux excommuniés sortis de l'Église par la double porte du schisme et de l’hérésié, et ses relations avec eux sont de tous les jours, au mépris des canons les plus vénérables. :
N'est-ce pas lui, Saint-Synode dirigeant, qui envoie régulière- ment le Saint Chrême à ces apostats? Ses métropolites les plus haut placés n'affectent-ils pas de vivre dans leur communion ? Le 27 juillet 1879, Isidore de Saint-Pétershbourg montait à l'autel, dans son église Saint-Isaac, flanqué de l’exarque Anthimeet de deux autres prélats schismatiques. De son côté, M£ Vladimir de Moscou ne se fait pas faute de laisser les prêtres bulgares officier dans la chapelle de l'Académie théologique où ils étudient. |
Peut-on supposer quelque chose de plus blessant pour le. Phanar et de plus attentatoire à ses droits suprêmes que ce mé- pris si hautement manifesté à l'endroit de ses décisions conci- liaires les plus solennelles? Et quoi de plus contraire aux tradi- tions de l'Église ainsi qu'aux prescriptions des synodes que de reconnaître comme canoniques les prétendus pasteurs bulgares d'Okhrida, d'Uskub, de Monastir, de Vélès, de Stroumnitza, de Dibra, de Névrokop, de Melnik, de Philippopoli et de Varna qui ont dressé leurs sièges en face d’autres sièges parfaite- ment orthodoxes et qui pontifient là même 6ù pontifient déjà des évêques patriarcaux ? τ
Sans doute, déclare le pieux orthodoxe, l’ensemble de l'Église russe est très loin d'approuver le schisme et l'hérésie des Bul- gares, mais l'ensemble de l'Église russe ne compte pour rien devant le Saint-Synode, et le Saint-Synode est tout entier dans la main des panslavistes, et les panslavistes préféreraient violer cinq cents canons plutôt que de se réduire, en prenant parti pour la justice et la vérité, à favoriser le patriarcat grec du Phanar.
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Donc, vous le constatez, contre l'Exarchat et ses protecteurs panslavistes les Grecs ont aligné toutes les batteries de leurs arsenaux. Mais est-ce bien dans les intérêts de l'Orthodoxie qu'ils font jouer tant de canons apostoliques, patristiques et conciliaires? N'est-ce pas plutôt dans les intérêts de l'hellé- nisme? Ici, comme partout et plus que partout, le zèle soi-disant religieux cache tout uniment l’ardeur chauvine. Donnez la Turquie d'Europe aux Grecs, mettez la Bulgarie hors d'état d'y jamais prétendre, et je vous assure que le Patriarcat œcu- ménique trouvera sans peine un terrain d'entente avec l'Exar- chat.
La Macédoine et la Thrace, voilà ce dont les Grecs veulent avant tout se ménager la possession. Or, dans ces contrées, rien ne gêne tant leurs rêves, rien ne ruine autant leur in- fluence, rien ne met si à néant leurs vastes projets que l’action quotidienne, acharnée, opiniätre et féconde exercée par l'Église bulgare. Pour les Grecs, 16 droit à se porter là en héritiers pré- somptifs du Turc n’a jamais eu d'autre base que la confusion dolosivement introduite entre l'hellénisme et l'Orthodoxie. Comptant tout homme baptisé pour un des leurs, ils n'avaient aucune peine, tant que les deux mots orthodoxe et grec res- taient synonymes, à prouver que les cinq cinquièmes de la Macédoine devaient leur revenir un jour. Mais la chose a changé maintenant et elle change de plus en plus. Des milliers et des milliers de raïas macédoniens existent qui se proclament orthodoxes, mais orthodoxes non-grecs. Leur nombre augmente chaque semaine par suite de l’effrénée propagande exarchiste. Donc, que les gens de l'Exarchat, évêques, prêtres, maitres d'école, agents de toute sorte, poursuivent encore quelques années de plus leur campagne contre le Phanar, qu'ils raclent encoré quelque temps le badigeon grec déposé par les prélats phanariotes sur les couches slaves de la population, et rien plus ne restera des branlantes assises sur lesquelles Athènes prétendait bâtir ses fantaisistes revendications. Là est le danger pour les Grecs. De là vient chez les Grecs tant de zèle à venger les canons méconnus.
ORIENT CHRÉTIEN.
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1ὃ REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
Douter que la querelle entre eux et leurs ennemis ne relève presque uniquement de la politique serait enfantin. Cela perce, pour ainsi dire, à toutes les pages de l’épitre au patriarche. L'au- teur, malgré sa qualité d’orthodoxe et de Russe, ne peut s’em- pêcher de verser quantité de larmes amères — ainsi, dit-on, en répandent les crocodiles — sur le sort désastreux fait à l'empire turc par ses coreligionnaires et compatriotes de 1877. IL Ia trouve injuste et coupable au premier chef, cette guerre turco- russe d'il y a 23 ans qui a donné naissance à l'État bulgare. A ses yeux, les panslavistes qui entraïnèrent alors Alexandre II sont des criminels. Ignatief, s’il faut l’en croire, avait rêvé d’un trône : c’est lui qui déchaina le fer et le feu sur l'empire otto- man pour se forger la couronne balkanique trop présomp- tueusement promise à son front. Et la preuve que, dans ces conjonctures, les panslavistes furent des misérables, c'est qu'ils ne craignirent pas, à San-Stefano, de coucher par centaines de mille Grecs, Serbes, Roumains et Turcs sous les pieds d’une Bulgarie immense et démesurée. Le Congrès de Berlin brisa, je le veux bien, ce joug honteux, mais il ne sut pas réparer jusqu’au bout le mal accompli. La Bulgarie échappa vivante à ses mains. Toute réduite qu’elle fût, la Bulgarie resta, et elle resta ce qu'on sait, un foyer d'intrigues, de propagande et de troubles, un danger quotidien pour la paix du Balkan, de l'Eu- rope et du monde.
Voilà ce que nous dit, mais à bâtons rompus et en phrases trainantes, le pieux correspondant du patriarche œcuménique, et tout cela, ou je m'abuse fort, c’est purement politique. Poli- tiques aussi, exclusivement politiques, tous les griefs échafau- dés par lui et par ses clients sur les autres conséquences des triomphes russes. Telles sont la nouvelle condition politique du territoire bosno-herzégovinien, la prise d'armes serbo-bulgare de 1885 et la guerre turco-grecque de 1897.
« Les malheureux Serbes de la Bosnie et de l’'Herzégovine, abandonnés par la diplomatie russe à l'oppression des Magyars, verraient sans déplaisir un retour à la domination turque. » Ainsi parle notre pieux orthodoxe. Que n’a-t-il écrit un an plus
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tard ! Il aurait pu citer, à titre justificatif, l'acte d'accusation que les 22 chefs musulmans réunis à Budapest le 28 novembre 1900 viennent de dresser contre l'Autriche. A défaut de cette pièce, il est vrai, et sans épouser la cause de l'Islam, les documents chrétiens ne manquent pas qui autorisent un orthodoxe, même de piété moyenne, à se lamenter sur les Serbes d'Herzégovine et de Bosnie. Ces documents, notre pieux orthodoxe russe les connait, mais il a composé sa lettre fort rapidement, au galop d'une plume facile, laissant à notre impartialité le soin de com- pléter ses notes.
Disons donc que, ces temps derniers, le catholicisme ἃ fait des progrès effrayants dans le territoire bosno-herzégovinien. Les chiffres fournis par la presse orthodoxe et reproduits par un de mes amis dans les £chos d'Orient, III, 52, sont vérita- blement d’une éloquence à terrifier tous les champions de l'É- glise photio-cérulairienne. En 1850, la population catholique des deux provinces ne dépassait pas 150.000 âmes. Un quart de siècle plus tard, en 1874, elle s'élevait par le fait d'une hausse normale à 185.503 individus. Combien sont-ils aujour- d’hui? Voici les annuaires officiels qui le proclament. Celui de 1897 inscrivait déjà 334.142 catholiques en face de 675.245 or- thodoxes sur un total de 1.521.040 habitants. Dans la seule Her- zégovine, d'après l'Obzor, le catholicisme a réussi en moins de vingt ans à porter le nombre de ses paroisses de 8 à 40, celui de ses prêtres de 25 à 70, celui de ses adhérents de 36.000 à 100.000.
Ces progrès, affirment les organes slavo-grecs, sont tous ac- complis aux dépens de l'Église orthodoxe et par le fait dela persécution gouvernementale.
Que l'Église orthodoxe en fasse tous les frais, cela n'est point exact. Le mémoire publié par l'Orient du 15 décembre dernier vous dira que des conversions au catholicisme s’opèrent aussi parmi la jeunesse musulmane formée dans les écoles autri- chiennes. Le même document vous apprendra, si déjà vous ne le saviez, que les deux provinces reçoivent chaque jour un nouveau flot d'immigrants : ces colons d'origine allemande et polonaise appartiennent déjà pour la plupart à l'Église romaine et leur nombreux contingent grossit le total catholique, sans amoindrir, j'imagine, le bloc orthodoxe.
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ἕῳ
Que celui-ci subisse une intolérable persécution, cela non plus n’est point exact. A l'arrivée des Autrichiens, les trois métropolites phanariotes qui présidaient à ses destinées durent abandonner leurs sièges : Ignace d’Hersek quitta Mostar, Sabas de Bosna quitta Sérajévo, Denis de Svornik quitta Donji-Soli. Je reconnais ce fait et je le regrette, surtout pour M“ Ignace qui traine toujours à Constantinople les ennuis de sa démission forcée: mais c'est là une mesure pénible imposée par les cir- constances et qui n’a rien de commun avec un acte de persé- cution. Si l'Autriche, en éloignant un personnel trop compro- mis par ses attaches antérieures et trop lié à un état de choses désormais vieilli, avait profité de l'occasion pour abroger les trois éparchies, je crierais moi-même, et bien volontiers, à l'in- tolérance. Mais a-t-elle jamais rien fait de semblable? Régler la situation des orthodoxes répandus dans les deux provinces ἃ été son premier souci. Non contente du concordat conclu le 28 mars 1880 entre M“ Joachim III, patriarche æœcuménique, et le comte Dubsky, ambassadeur près la Sublime Porte, elle a ré-
solu, en juillet 1899, d'ajouter un quatrième diocèse, celui de
Banjaluka et Bihatsch, dans le coin nord-ouest de la Bosnie, aux trois diocèses bosno-herzégoviniens déjà existants, et elle a désigné pour ce poste, un an plus tard, l’archimandrite Eu- gène Latikas. Est-ce de la sorte que l’on persécute? Le pacte de 1880, signé par le Phanar, trahit-il chez les politiques de Vienne des intentions bien persécutrices ? L'érection d'une épar- chie nouvelle, acceptée par le Phanar, sent-elle son persécu- teur? :
La vérité, c'est que le catholicisme, auparavant proscrit ou peu s’en faut, jouit maintenant d'une liberté complète. Quand les Jésuites ont voulu consacrer leurs florins à construire ce splen- dide collège de Trébigné qui attire désormais toute la jeunesse aristocratique du pays, le gouvernement de Vienne les a laissés faire. Quand les missionnaires franciscains veulent fonder une paroisse ou bâtir une chapelle, ce même gouvernement n'y met aucun obstacle. Bref, c’est la liberté sous toutes ses formes, et cela suffit à expliquer les progrès du catholicisme parmi le peuple bosniaque et le peuple herzégovinien.
Les orthodoxes de Russie et d’ailleurs n'admettent pas qu'une religion puisse progresser de cette manière. Très au
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courant des procédés évangélisateurs pratiqués, en dépit des proclamations contraires, sur les bords de ce fleuve Amour où le christianisme s'impose aux indigènes parmi les éclairs des sabres cosaques, comme s’imposait aux Hébreux parmi les éclairs du Sinaï la loi de crainte, ils en viennent instinctive- ment à ne voir sous les triomphes du romanisme que les vio- lences du pouvoir civil. Comment les gouverneurs de la Pologne russe ont décatholicisé les Ruthènes, comment le prince Ga- Htzin, gouverneur de la Transcaucasie, orthodoxise les Arméno- grégoriens, ils le savent, et, le sachant, ils ne peuvent con- cevoir que M. de Kallay de Nagykallo, administrateur de la Bosnie et de l’Herzégovine, ne mette en œuvre les mêmes moyens vis-à-vis des Bosniaques et des Herzégoviniens non- catholiques. Le rôle que les panslavistes font jouer au Saint- Synode pétersbourgeois chaque fois qu'il s'agit de moscoviser des populations entières, les Géorgiens du Caucase par exemple ou les Roumains de Bessarabie, ce rôle de bas oppresseur, ils veulent absolument que le catholicisme le joue aux mains de l'Autriche. Pardonnons-leur de penser ainsi et plaignons-les. Ils ignorent, les malheureux, combien peu ressemble à l'Église de Photius l'Église de saint Pierre.
Je me garderai bien toutefois de rien exagérer. L'occupation
_d’un pays par une puissance foncièrement catholique n’est as-
surément pas un fait de nature à y desservir le catholicisme. Mais quel mal à cela et quel crime ? Aucun, que je sache. Per-. sonne, certes, n’est aussi loin que moi d'approuver sur toute la ligne la besogne faite à Berlin en 1878; mais autant je re- grette, comme Français, que la diplomatie européenne, sous prétexte de favoriser l'Autriche, ait frayé si avant le chemin de la Méditerranée aux Allemands du Nord, autant je suis heu- reux, comme chrétien, que la décision relative à l'Herzégovine et à la Bosnie ait valu à l’apostolat catholique de pouvoir
s'exercer auprès des àmes dans ces deux provinces. Libre aux intolérants d'en être marris.
_Ici, accordons aux Grecs un droit tout spécial à la récrimina- tion. Peut-être, en effet, les diocèses du territoire occupé s’éri- geront-ils, dans un avenir prochain, en Église orthodoxe autonome, sans lien d'aucune sorte avec le Phanar, et cet amoindrissement du patriarcat œcuménique amoindrira par
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contre-coup l'hellénisme. Aux Grecs donc, gémir plus que d’au- tres est permis.
Quant au pieux orthodoxe russe, il a tort de tant reprocher la Bosnie et l'Herzégovine à ses compatriotes panslavistes. Il de- vrait plutôt les plaindre pour cette malheureuse affaire, car les panslavistes sont tout les premiers à en maudire le Congrès de Berlin. Agrandir l'Autriche n’entrait nullement dans leurs in- tentions quand ils poussaient aux armes. Si, plus tard, une arrière-pensée de ce maître fourbe qu'était Bismarck permit à l'Autriche de cueillir un pareil fruit sous l'arbre qu'ils avaient secoué, la faute n'en est pas à eux. Leur en tenir rigueur, comme le fait la lettre au patriarche, est simplement injuste et cruel.
Une autre conséquence, indirecte aussi mais réelle, des me- nées panslavistes, c'est la double prise d'armes survenue dans la presqu'ile balkanique durant ces dernières années, je veux dire la guerre serbo-bulgare et la guerre gréco-turque.
On sait comment la politique dépeçante de l'Europe partagea la Bulgarie de San-Stéfano en trois organismes de condition politique différente : le long du Danube, la Bulgarie du Nord, principauté vassale du sultan; au-dessous, la Roumélie orien- tale, province autonome et privilégiée; plus bas, la Roumélie turque, simple vilayet de l'empire. Un mouvement populaire, éclaté à Philippopoli le 18 septembre 1885, réunit l’un à l’autre les deux premiers de ces tronçons. Aussitôt le roi Milan de Ser- bie prit feu : il proclama l'équilibre balkanique rompu, rallia son armée, franchit la frontière et courut se faire battre à Sliv- nitsa, le 19 décembre. Son vainqueur, le prince Alexandre, en- vahit la Serbie le 26 et triompha de nouveau, les deux jours suivants, devant Pirot. L'Europe alors intervint pour imposer la paix aux belligérants. Les hostilités avaient duré deux se- maines et coûté 7.000 hommes aux Serbes, 3.000 aux Bulgares.
Telle fut, avec sa cause immédiate, cette guerre de 1885 que l'on reproche aux panslavistes de Saint-Pétersbourg. Ces pan- slavistes en sont-ils vraiment responsables? Oui, très certaine- ment..., puisqu'ils avaient créé la Bulgarie sept ou huit ans
Pi plie d'été dal 2
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plus tôt. Mais Jà s'arrête leur culpabilité. En 1885, le tsar Alexandre ΠΠ n'aimait pas assez le prince Alexandre de Bat- tenberg, qui régnait à Sofia, pour favoriser les Bulgares, et, nul ne l'ignore, là seulement aident les panslavistes où aide le tsar.
Mais pourquoi, me demanderez-vous, l'épiître au patriarche æcuménique porte-l-elle aux Serbes un si vif intérêt? Serait-ce qu'Athènes et Belgrade identifient leur cause en Macédoine? N'en croyez rien. À la manière dont le docteur Cléanthe Ni- colaïdès, porte-paroles quasi officiel du gouvernement hellène, présentait naguère encore à ses lecteurs allemands et francais La question macédonienne dans l'antiquité, au moyen äge et dans la politique actuelle, 11] est aisé de voir que le panhel- lénisme ἃ des prétentions diamétralement opposées à celles, plus modérées et plus justes, qu’émettent les ouvriers de la Grande Serbie.
Ceux-ci revendiquent la Haute-Macédoine, l'histoire etl’eth-
nographie leur donnant tous les droits sur le vilayet de Kossovo.
Et que font les Grecs? Le gouvernement d'Athènes envoie, en 1890, un consul à Uskub, comme s'il était besoin de ce fonc- tionnaire dans une ville où pas un Hellène ne vit et où, si on laisse de côté trois ou quatre familles de passage, le nombre des Grecs ottomans s'élève exactement à quatre familles. De son côté, le patriarcat du Phanar poursuit la même politique hellénisante avec un sans-gêne ΠΟ].
Que n'a-t-il pas fallu de ténacité chez les Serbes pour obtenir un évêque de leur race à Prizrend! Tous les orthodoxes de cette
_éparchie, tous sans exception, appartiennent au monde slave.
Ce n'est cependant qu'après des années et des années de lutte que le patriarche Anthime VIT, trahissant l'hellénisme, consentit enfin à leur donner comme pasteur M‘ Denys, Bosniaque de Gratiska, ancien élève de l'École théologique de Belgrade. M® De- nys, élu le 21 janvier 1896, est mort, âgé de 45 ans à peine, le 19 décembre 1900 et le serbisme attend encore, à l'heure où J'écris ces lignes, que le Phanar lui ait trouvé un successeur acceptable.
Que ne s'est-il pas livré de batailles autour du trône épisco- pal d'Uskub! Jusqu'en 1890, M“ Méthode, métropolite du lieu, était le seul ecclésiastique non slave de son diocèse. Un autre ecclésiastique non slave ayant débarqué de Salonique
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avec le consul de Grèce, le digne évêque s'empressa d'accepter ce nouvel arrivant et de lui.confier sa cathédrale, c'est-à-dire la seule église de la ville qui ne fût point exarchiste et bulgare. Devant pareille injustice, les Serbes bondirent d'indignation et jurèrent tout haut qu'ils n’accepteraient jamais plus un Grec comme pasteur. Six ans plus tard, à la mort de M® Méthode, le Saint-Synode phanariote prétendit relever ce défi : il se réunit en séance extraordinaire le 30 novembre 1896 et nomma pré- cipitamment un prélat grec, M“ Ambroise, au siège vacant. C'était la guerre ouverte.
Le jour de son entrée dans Uskub, le pauvre élu fut aussi mal reçu que possible; il avança quand même, il avança tou- jours, et alla se casser le nez lamentablement aux portes de la cathédrale qui resta fermée. Une seconde tentative de sa part valut aux soldats turcs et à leurs baïonnettes de ne pas échouer, comme la première, sous les injures et les projectiles de la foule ameutée ; mais pas un Serbe n'accepta, lui présent, de mettre les pieds dans l'église, et la solitude, une solitude angoissante comme le désert et froide comme la mort, plana lugubrement sur le métropolite ainsi condamné à pontifier seul entre quatre murs.
Plusieurs semaines se passèrent.sans amener de détente. La Sublime Porte comprit alors que vouloir imposer l'évêque pha- nariote à son troupeau révolté lui serait funeste. Elle changea de tactique et M“ Ambroise fut invité par son vali à prendre le chemin de Salonique. Après quelques mois de séjour forcé dans cette ville, l'infortuné métropolite obtenait de pousser jus- qu'à Constantinople. Il y arrivait le 6 Juillet 1897 et faisait tout aussitôt reléguer l’archimandrite Nicéphore, protosyncelle ser- bophile d'Uskub, au monastère Saint-Jean le Théologue de Patmos. Malgré cette sentence d’exil, que le serbisme d’ailleurs fit révoquer trois mois plus tard, M“ Ambroise marchait de défaite en défaite. Le 11 octobre 1897, il s’obligeait à ne plus entrer dans Uskub, et se résignait à prendre pour protosyncelle etreprésentant l’archimandrite serbe Firmilien. Le Smars 1898, il devenait irrégulièrement membre du Saint-Synode, ce qui lui fournissait un motif plausible de rester dans la capitale. Le 30 octobre 1899, il était transféré au siège de Monastir, et son vicaire général Firmilien, jusque-là simple administrateur, de-
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venait enfin le métropolite en titre d’Uskub. De longs mois se sont écoulés depuis que la diplomatie et l'argent de Belgrade ont obtenu .ce résultat; mais le patriarcat œcuménique, étroit, vindicatif et rageur, n’a pas encore permis de consacrer ce mau- dit archimandrite Firmilien dont le serbisme lui ἃ imposé l'élection.
Voilà comment, soit à Athènes, soit à Constantinople, les ré- veurs de la Grande Idée se montrent favorables aux partisans de la Grande Serbie. Leurs relations, vous l’avouerez, sont plu- tôt relations d’antagonistes irréconciliables. Mais alors, encore une fois, pourquoi l’épitre au patriarche œcuménique affecte- t-elle un intérêt si vif à l'égard des Serbes? C’est, je crois, pour deux raisons : c’est, d’abord, pour noircir les panslavistes, en montrant qu'ils ont causé tous 165 maux dont souffre le Balkan et blessé toutes les races qui peuplent la Turquie d'Europe. C’est, ensuite, pour illusionner le lecteur en lui donnant, con- trairement à la vérité, l'impression qu'il existe encore un peuple, sous le ciel d'Orient, avec qui les Grecs vivent d'accord.
+ *
Ému devant les défaites serbes de 1885, le pieux orthodoxe
russe ne sait plus retenir ses larmes devant les désastres grecs
de 1897. D'autant que les panslavistes de Saint-Pétersbourg, ses coreligionnaires et compatriotes, sont encore ici la cause première de tout le mal. Oui, 165 panslavistes ont nécessité cette guerre. Ils ont fondé l'Église bulgare, créé l'État bul- gare, soutenu la propagande bulgare, et c'est uniquement
contre le bulgarisme, contre le bulgarisme conquérant de la
Macédoine grecque, contre le bulgarisme oppresseur des cons- ciences orthodoxes de Roumélie, quele gouvernement d'Athènes a pris les armes.
En Europe, où la naïveté est grande, on eroit généralement que la guerre de 1897 ἃ eu lieu entre Grecs et Turcs, que les belligérants étaient d'un côté des soldats hellènes et de l’autre des soldats ottomans, qu'Athènes, en recourant aux hostilités, voulait soutenir la Crète révoltée contre la Sublime Porte. C'est là une erreur, une erreur que j'ai moi-même longtemps par- tagée, mais une erreur évidente et complète. Le correspondant
»-
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du patriarche œæcuménique nous en avertit à plusieurs re- prises. « Par cette guerre, écrit-il à un endroit, les Grecs libres ne voulaient pas tant soustraire leurs frères de Macédoine à la domination du Sultan que les arracher à la propagande bulgare et aux atrocités des Bulgares. » Et il ajoute, une quinzaine de pages plus loin : « Si elle ne possédait pas un clergé bulgare, la Macédoine serait heureuse et tranquille, et la Grèce n'aurait pas entrepris la guerre de 1897 pour dé- fendre les Hellènes de cette contrée. »
Ainsi, malgré les apparences, Athènes n’en voulait en 1897 qu'aux Bulgares, qu'aux protégés des panslavistes. Ceux-ci doivent donc porter toute la responsabilité des malheurs éprouvés dans la Thessalie.
En Macédoine, reconnaissons-le tout de suite, les torts du bulgarisme sont grands et beaucoup de leurs procédés in- justifiables. Là, comme s'exprime le pieux orthodoxe russe, « depuis 1870, les instituteurs grecs et serbes qui défendent leur nationalité avec intelligence et patriotisme tombent chaque année victimes des balles et des poignards bulgares, et les autorités turques n'ont pas toujours les moyens de découvrir les assassins ». Les nombreux agents qu'Apostolo Margariti, l’apôtre du roumanisme, a làchés parmi les Koutso-Valaques de Monastir et des environs ne sont pas mieux traités. C'est Jusque dans les rues de Bucarest que des séides vont frapper les Roumains coupables de mettre leur parole, leur plume ou leur influence au service de leurs frères raïas. On n'a pas oublié comment un assassinat de cette nature faillit, voici quelques mois, allumer la guerre entre la Roumanie et la Bul- garie. Aujourd'hui, maîtres d'école et professeurs se trouvent exposés plus que jamais à ces attentats; commerçants et mé- decins commencent même à partager leur sort. En décembre dernier, tel numéro de journal enregistrait à la fois le nom de trois Grecs, martyrs de l’hellénisme : c'étaient le docteur Kybernitis, tué à Guévguéli, le docteur Angélos Sakellariou, gravement blessé à Goumenza, et le négociant Kléon Geor- giadis, attaqué près de Vodéna. Rien de plus criminel assuré- ment et de plus blämable que ces pratiques des comités bul- garo-macédoniens; mais est-il bien vrai, comme l'insinue l'épitre au patriarche, que les panslavistes seuls doivent en
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répondre? Y a-t-il là, surtout, de quoi justifier cette folle prise d'armes de 1897?
Le pieux orthodoxe russe, qui n'en doute point, ne saurait pardonner à ses compatriotes d’avoir pensé autrement que lui et mis tout en œuvre pour contrecarrer la Grèce. Il en veut aux publicistes et aux hommes d'État. Dans leurs journaux, dans les Nouvelles de Moscou par exemple, et le Nouveau Temps, les publicistes du panslavisme ont poussé des cris de triomphe sur l'écrasement des Grecs : ils ont imprimé, au lendemain de Pharsale et de Domoko, que c'était bien fait, parce « que la Russie voulait punir les Hellènes et mettre fin, une fois pour toutes, à leurs visées sur la Macédoine qui est destinée à la Bulgarie ». Quant aux hommes d'État, au lieu de venger les revers subis en Thessalie, ils ont envoyé leurs canons hu- milier l'hellénisme sur les côtes de Crète. « En Crète, s'écrie le pieux orthodoxe russe, des bombes russes, lancées par un vaisseau russe, ont déchiré le drapeau grec et la croix qu'il porte et causé la mort de deux infortunées religieuses. » Que de crimes à votre actif, ὃ panslavistes! que de crimes de lèse-hellénisme et de lèse-orthodoxie! Les Grecs, les Serbes et les Roumains ont vu se démentir, grâce à vous, les espé- rances qu'ils avaient mises dans l'appui de Saint-Pétersbourg. Par votre faute, ces peuples ne peuvent plus désormais compter que sur eux-mêmes, et l'Orthodoxie, trahie par votre politique, va bientôt placer tout son espoir dans l'empire turc. Écoutez le pieux correspondant du patriarche œcuménique. Ce n’est pas en regardant vers le Nord qu'il crie : Au secours! sa clameur se dirige vers Athènes et Stamboul. « Aux sages gouvernants de la Grèce, dit-il, de cicatriser les plaies faites à l'hellénisme par ces politiciens! A la Porte, d'arrêter les menées de la propagande bulgare, de mettre un terme aux violences bulgares, de protéger contre les assassins bulgares les populations chrétiennes de la Macédoine ! »
Dans cette Macédoine si disputée il est un coin de terre où la race grecque avait toujours vécu, jusqu'ici, seule à seule avec elle-même ou du moins reine incontestée des autres races,
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jouissant d'une autonomie à peu près complète et formant une petite république inoffensive sous l'œil paternel des sultans.
C'est le mont Athos. Devant l’Athos, devant cette montagne
sainte du monachisme oriental, devant cet asile sacré de l'orthodoxie hellénique, le panslavisme aurait dû s'arrêter, pris de respect et de pudeur. Le panslavisme ne s’est point arrêté, même là.
Au moyen âge, s'est-il dit, les moines slaves et les moines ibériens pullulaient sur l’Athos. Pour fonder, pour entretenir ses monastères, les princes de Serbie et de Géorgie dépensaient tout autant d'argent, ou peu s’en faut, que les empereurs de Byzance. Si, depuis, la politique de gouvernement adoptée par les Turcs ἃ modifié la situation, sacrifié toutes les races chrétiennes à la race grecque, confondu l'Orthodoxie avec l'hel- lénisme, est-ce une raison pour respecter éternellement ce nouvel état de choses et ne pas chercher à renouer les tra- ditions du passé slavo-byzantin ?
Cela dit, la Russie n’a plus laissé les religieux qu’elle four- nissait à l’Athos se distribuer, au hasard, un peu dans toutes les maisons de la sainte montagne. Au lieu de les éparpiller et de les fondre sans profit dans la masse commune, elle s’est approprié tout doucement ce monastère de Saint-Pantéléimon dont le vieux surnom de Roussiko lui rappelait tant de sou- venirs, et elle y a concentré ses caloyers. Après cette pre- mière conquête elle en ἃ fait d’autres. Ses enfants amis de la vie commune ont constitué deux nouveaux centres athonites de vie religieuse en fondant les skites de Saint-André et de Saint-Élie. Ses enfants amis de la solitude ont élevé des cel- lules particulières et aménagé des ermitages sur presque tous les points de la presqu'ile.
Aujourd'hui plus de la moitié des religieux de l’Athos lui appartiennent. Saint-Pantéléimon abrite 1.400 moines, Saint- André 400, Saint-Élie 300, les ke/lia et ermitages russes quelque 1.900. C’est donc, en ajoutant cénobites, kelliotes et er- mites, un total d'environ 4.000 religieux sujets du tsar. Si l'on songe que l'ensemble de la population monastique établie sur l’Athos ne dépasse guère, à l'heure actuelle, 7.000 individus, on reconnaitra sans peine que l'empire du Nord s'y trouve, somme toute, assez bien représenté.
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Avec le nombre, l'élément russe de l’Athos ἃ pour lui la richesse, l’activité et l'audace.
En ce qui regarde sa richesse, le pieux correspondant du patriarche æcuménique fournit des chiffres presque fantas- tiques. « Peut-on croire, s'écrie-t-il, qu'un seul couvent russe, celui de Saint-Pantéléimon, possède un capital de 50.000.000 de roubles en valeurs d'État! Avec les skites et les cellules particulières il encaisse annuellement des sommes plus im- portantes et des revenus plus considérables que les quatre patriarcats, le Saint-Sépulcre et tous les couvents grecs réunis l» Peut-être y a-t-il quelque exagération dans ces dires. Il n'en reste pas moins que les établissements russes de l'Athos ne manquent de rien. L'argent consacré par eux chaque année à l'achat de vieux objets artistiques et de manuscrits ne se compte pas : si jamais leurs métokhia ou procures de Galata venaient à disparaitre, les marchands d’antiquités de Cons- tantinople en mourraient de désespoir. N'est-ce pas Saint-Pan- téléimon qui nourrit à peu près tous les ermites de la sainte montagne? N'est-ce pas l’économe de ce monastère qui, non content d'héberger gratuitement quiconque se présente, donne toujours un quart de medjidié, un peu plus d’un franc, à qui- conque lui tend la main?
Riches, les moines russes del’Athos ne restent pas inactifs. Le froc jeté sur leurs épaules n'a point changé leurs habitudes premières d'artisans laborieux et de paysans rudes à eux- mêmes. Cuisiniers, boulangers, cordonniers, tailleurs, menui- siers, maçons, ils sont tout ce qu'il faut être et, sauf pour les travaux d'extérieur, savent se passer de tout concours salarié. Chacun de leurs couvents possède un voilier qui s'en va, Com- mandé par un moine et servi par des moines, chercher dans des ports de la mer Noire, surtout dans celui d'Odessa, les aumônes en nature des pieux fidèles, le blé récolté dans les métokhia ruraux, le cuir et les étoffes nécessaires aux ateliers, les provisions de légumes que le sol montagneux de la Chal- cidique ne saurait fournir. Le skite Saint-André est sur le point, dit-on, de remplacer par un petit vapeur son voilier récem- ment perdu dans un naufrage. Ce même skite a quelques-uns de ses moines qui dirigent en Russie une sorte de revue pieuse destinée à édifier le peuple et à provoquer d’utiles sympathies.
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Les Athonites russes complètent cette activité par de l’au- dace. Bien qu'ils ne disposent que d'une voix, celle du Roussiko, dans le conseil des vingt qui forme le sénat de la sainte mon- tagne et siège à Karyès, 115. ne craignent pas de mettre sur le tapis les questions les plus irritantes. On les ἃ vus, voici quelques années, proposer en pleine séance la fondation d'une académie théologique russe à l’Athos, d'une académie faite pour tous les jeunes moines de la presqu'île, même pour les Grecs, comme si les Grecs les plus ignorants n’en savaient pas davan- tage que les Russes les plus instruits ! Actuellement ils pour- suivent l'érection de Saint-André, simple skite suffragant du Pantokrator, en monastère proprement dit, comme si l'on pou- vait aller contre la tradition, plusieurs fois séculaire, qui fixe à vingt très exactement le nombre des grands couvents atho- nites! Non, ces Russes ne doutent de rien. L’an dernier, le 29. juin, ils ont amené un ex-patriarche œcuménique, MF Joa- chim III, à consacrer de ses propres mains la nouvelle église de Saint-André, et cela en présence de l'ambassadeur Zinoviev, représentant du tsar à Constantinople, et de l'amiral Birilof, commandant en chef de l’escadre russe de la Méditerranée. Si encore cette église entendait commémorer, au cours des of- fices, le nom du prélat, chef suprême de l'Orthodoxie, dont la juridiction est seule à s'étendre en droit sur l'Athos ! Mais non; au lieu de nommer le patriarche œcuménique, les Russes de J'Athos ne mentionnent que le Saint-Synode. de Saint-Péters- bourg. Où sont-ils les canons ecclésiastiques qui permettent d'en agir ainsi?
Avoir entamé la conquête de la sainte montagne, avoir le nombre, la richesse, l’activité et l'audace qui permettront de la conquérir plus complètement encore, voilà ce que les Grecs ne sauraient pardonner à leurs coreligionnaires du Nord. Ce grief contre la Russie est un de ceux qui tiennent le plus à cœur aux patriotes de l'hellénisme. C'est même le premier, chose grave, dont le Phanar ait poursuivi le redressement.
Dans cette circonstance comme en beaucoup d’autres, l’ortho- doxie phanariote s’est adressée en catimini à ses excellents amis et protecteurs, je veux dire les Turcs de la Sublime Porte. « Voyez-vous, leur a-t-elle dit, l'invasion du territoire de Karyès par les étrangers prend des proportions inquiétantes : les in-
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térêts de Sa Majesté notre auguste maitre exigent que le gou- vernement et le patriarcat travaillent d’un commun accord à y mettre un terme. Savez-vous quelle serait la meilleure me- sure à prendre pour enrayer le mal? Ce serait simplement d'appliquer l’article VIII du Règlement de l'Athos, en vertu duquel tout moine étranger établi sur la sainte montagne doit renoncer à sa nationalité d’origine et devenir sujet ottoman... » Le conseil ἃ plu : sans perdre une minute, la Sublime Porte s’est mise à poursuivre l’ottomanisation des pauvres Athonites. Que s’en est-il suivi? Vous le devinez. La Roumanie, la Bul- garie, la Serbie, le Monténégro et la Grèce ont préparé des notes énergiques, et la Russie, prenant les devants, s'est em- pressée de crier : « Je ne veux pas de ça. » Tout aussitôt, sans donner aux autres peuples orthodoxes le loisir de re- mettre leurs protestations, le gouvernement turc s’est désisté en rejetant la responsabilité de sa folle démarche sur le pa- triarcat œæcuménique, et celui-ci est sorti de l'affaire honni et raillé par les chancelleries de Saint-Pétersbourg, de Bucarest, de Sofia, de Belgrade, de Cettigne et même d'Athènes. Mécon- tenter Athènes en cherchant à sauver l'hellénisme, c’est là un de ces combles qui ne se voient pas souvent : remercions [8 patriarche Constantin V et ses malins conseillers de nous en avoir fourni le spectacle. |
Les adversaires des panslavistes ne peuvent cacher que leurs plaintes au sujet de la Chalcidique ont surtout pour raison d’être et pour cause l'éviction des Grecs. Dans sa lettre, qui devrait étudier la situation au seul point de vue religieux, le pieux orthodoxe russe s’oublie lui-même jusqu'à dire en par- lant de ses compatriotes établis là: « S'ils ne sont pas chassés du mont Athos, le monde grec ne tardera pas à voir cette montagne transformée en colonie russe d’où, tôt ou tard, les Hellènes seront expulsés. » D’autres publicistes de l'hellénisme manifestent ces craintes en termes beaucoup plus explicites.
Ainsi en va-t-il, par exemple, de M. le docteur A. Chris- tidis qui visita l'Athos au mois d'août 1896 et livra ses im- pressions de voyage à un journal grec de Constantinople : M. A. Christidis y reproche aux Russes, comme aussi d’ailleurs aux Serbes, aux Bulgares et aux Roumains, d'employer toutes les ressources de leur malice, quiest profonde, à l'appauvrisse-
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ment et à l’amoindrissement des Grecs, ne leur faisant jamais le moindre achat et détournant systématiquement les pèlerins slaves d'aller chez eux. |
Ainsi en va-t-il encore de M. P. Karolidis, l’auteur de La situation actuelle de la Sainte Montagne. Ce travail ἃ paru, comme l’épitre au patriarche, par les soins de la société l’Hel- lénisme d'Athènes, et c'est tout dire.
En règle générale, pourtant, les Grecs préfèrent baser leurs récriminations sur des motifs plus désintéressés. Non point, certes, que leur désintéressement soit réel; mais pourquoi la réalité et la vérité, alors que suffisent les apparences”? Fidèle à cette tactique, le pieux correspondant du patriarche œcumé- nique affecte avant tout de plaider la grande cause de l'Église orthodoxe. S'il reproche aux Russes d'inonder l'Athos, c'est parce qu'ils y traînent avec eux toutes sortes de vices et qu'ils y entretiennent, après l'avoir sacrilègement allumée, une ef- froyable guerre de races.
Ici, nos lecteurs le voient, nous touchons à deux griefs d’or- dre général, au phylétisme des autorités ecclésiastiques et à l'immoralité des moines. Comme l'orthodoxie grecque et l'or- thodoxie slave se les reprochent l'une à l’autre avec une égale ardeur, nous aurions mauvaise grâce à n'écouter qu'une seule partie, sans prêter l'oreille à la partie adverse. Remettons donc le procès à plus tard : nous tàcherons de l'instruire, s’il y ἃ lieu, une fois que nous aurons épuisé les autres griefs de l’hel- lénisme contre les panslavistes.
Ds (A suivre.)
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A PROPOS D'UN LIVRE RÉCENT
Très négligées jusqu'ici par les orientalistes, les recherches relatives aux Nosairis sont actuellement à l’ordre du jour. Deux semaines après la publication de notre travail : Les Nosairis ; notes sur leur histoire et leur religion (1), M. H. de Gu- bernatis, ancien consul général d'Italie à Beyrouth, faisait à Rome, au 12° congrès des orientalistes, une importante commu- nication sur le même sujet (2). Presque en même temps, un jeune orientaliste, déjà connu par plusieurs bons travaux sur l'archéologie syrienne, M. R. Dussaud consacrait à ce peuple mystérieux une notice dans la Grande Encyclopédie, canevas d'un ouvrage qui vient enfin de paraître sous ce titre : Histoire et religion des Nosairis (3).
Tous ces travaux sont loin d’avoir épuisé la matière. Plus d’un point demeure encore obscur. Contentons-nous de signaler la question de la religion primitive des Nosairis. Selon nous, ils furent jadis chrétiens.
Tel n’est pas l’avis de M. Dussaud. Dans son récent ouvrage surtout, il s'efforce de prouver que chez les Nosairis « le paga- nisme se maintint jusqu'en plein moyen âge (4) ». Cette secte « présente l'exemple remarquable d’une population passant di-
(1) Études, 20 août 1899.
(2) Nous n’en connaissons pas les conclusions, les comptes rendus du congrès n'étant pas encore publiés. M. H. de Gubernatis a bien voulu nous écrire qu’il adoptait à peu de chose près les résultats auxquels nous étions arrivé.
(3) Paris, E. Bouillon, 8°;.xxxv-211 pp. — Le Journal Asiatique vient de publier également une longue note de M. Dussaud : /Znfluence de la religion nosairi sur la doctrine de Râchid ad-Dîn Sinân.— Un étudiant de l'Université de Qazan (Russie) consacrera prochainement une thèse aux Nosairis.
(4) P. 19.
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rectement du paganisme à l’ismaélisme (1) ». Nous nous propo- sons d'examiner cette assertion.
Pour déterminer la religion antérieure des Nosairis, nous avions insisté sur l'abondance des ruines chrétiennes, répan- dues un peu partout sur la surface de leur pays. Ces ruines, M. Dussaud déclare ne pas les avoir aperçues. Tout au plus veut-il admettre une exception pour « la région méridionale » et «les environs de Safità, place qui fut occupée par les Byzan- tins et les Croisés ». Les localités citées par nous se trouvent, d'après lui, « précisément en lisière du domaine chrétien » et « l'intérieur du pays n'offre pas un seul reste chrétien intéres- sant (2) ». Voilà l'objection nettement posée.
Pour y répondre il suffira d'énumérer brièvement les ancien- nes localités chrétiennes visitées par nous. Afin d'éviter des redites oiseuses, nous nous contenterons de renvoyer pour le détail à notre récit de voyage, paru ici même (3). Il ne nous a pas été donné, comme à M. Dussaud, de parcourir le Nord du Gabal-an-Nosairiyé. Mais les localités dont les noms vont suivre sont situées en plein Bargylus, c'est-à-dire dans des districts de toute antiquité occupés par les Nosairis.
M. Dussaud délimite fort bien (4) l'habitat actuel de ce peu- ple. Α « l’ouest du lac de Homs » ils possèdent non seulement « quelques villages », mais le Wa‘r, à peu près en entier tant au 584 qu’au nord de la chaussée Tripoli-Homs. Nous en avons parcouru presque toutes les localités habitées, ainsi que les « hirbet ». Ajoutez la région du Hoûlé (5) au N.-E. du Wa r, où, à part quelques centres, comme Tall ad-Dahab (plusieurs maisons nosairies), la plupart des villages leur appartiennent. I] doit en être de même pour les plaines à l’ouest de la ligne Foms-Hamà. La preuve détaillée est délicate à faire, et il faut procéder
(1) Op. cil., 91.
(2) Op. cit, p. 19, note 2.
(3) Sous le titre : Au pays des Nosairis, 1899 et 1900.
(4) Hist. des Nosairis, p.4.
(5) Ne pas confondre avec la région voisine du lac de Hoülé (Palestine).
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LES NOSAIRIS FURENT-ILS CHRÉTIENS ? 90
avec beaucoup d'adresse : les intéressés tenant à passer offi- ciellement pour musulmans ou du moins à garder l’incognito.
Au moyen âge, les Nosairis ont certainement occupé une par- tie du Liban septentrional. Un texte d’Aboùû’lfidà (1) ne laisse aucun doute à ce sujet. Il s’agit d’une expédition musulmane, dirigée contre des hérétiques (2). Les Nosairis sont désignés nommément. Or, le prince historien de Hamä était bien placé pour connaître ces derniers. De plus, les autres historiens mu- sulmans (3) déclarent que l'expédition fut entreprise à la suite d'un fetwa d'Ibn Taimiya (4).
Seulement depuis Ibn Qal-Alà'i les écrivains maronites (5) présentent cette guerre comme dirigée contre leurs compa- triotes, assertion désormais insoutenable. La confusion provient du terme de Kasrawän, employé par quelques auteurs, pour dé- signer les montagnes qui servaient de retraite aux rebelles. Mais rien n'est moins précis que l'orographie syrienne chez les écri- vains arabes (6).
Voici maintenant la liste des localités où nous avons ren- contré des monuments gréco-chrétiens.
1) Bahlouniyé : nombreux linteaux avec croix et débris d’ins- criptions, débutant comme d'ordinaire par ἔτους etc. Vieille église avec linteau sculpté et belle croix byzantine (7).
A Hälât on n’a trouvé jusqu'ici que des inscriptions païen- nes; la plus récente est du commencement du mi° siècle (8). Ce village n'ayant pas cessé d'exister, il doit y en avoir de postérieures. A mon premier passage en 1898, je n'ai fait que traverser Hàlât, persuadé qu'après M. Dussaud il n'y avait plus rien à glaner. La seconde fois, en 1896, nous fûmes obligés
(1) Cité à l’année 705 (hégire). Cfr. Dimäsqi, 208.
(2) Musulmans ou considérés comme tels, ainsi quele prouve l’expression « mâ- riqin min adadin » jamais appliquée aux chrétiens.
(3) Comme l’auteur de l’Aistoire de Bairoût (Machriq, 1,279). Ibn al-Wardi, etc.
(4) Publié par Stan. Guyard.
(5) Cf. Dowaihi, p. 1%5, où le mot L,, maisons, est devenu 2, églises. | (6) Aussi,ne nous semble-t-il pas encore prouvé qu’on ait tort d'appliquer le nom de « Gabal as-Sommäq » aux montagnes des Nosairis. M. Dussaud est de cet avis, 0p. cit., p. 10, n. 1. D’après lui, « l’erreur première est imputable à Rousseau ». N’aurait-elle pas des patrons plus anciens et beaucoup plus respectables, les géo-
graphes arabes du moyen âge par exemple ? (7) R. O.C., 1899, p. 581. (8) Cfr. R. Dussaud, Voyage en Syrie (1896), p. ὃ.
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de travailler dans le cimetière musulman pour y relever deux inscriptions grecques (1). Cette opération ayant causé une cer- taine émotion dans le village, nous nous abstinmes d'y péné- trer.
2) Tall Sarin : inscription grecque avec croix, portant le nom du prêtre Zacharie (2). Or un prêtre suppose l'existence d'une église.
3) Bait Karän : ruines de deux églises, où les Nosairis vont prier (3).
Ces localités, étant situées au sud dela chaussée de Tripoli- Homs, sont par conséquent à une bonne distance de Safità, l'ancienne Argyrocastron. Il ne peut donc être question de l'influence exercée par ce centre Byzantin. Pour éviter cette dernière objection, nous ne mentionnerons pas les monuments chrétiens de Borë& Mohàs et de Saisàniyé (4).
4) ‘Ain a$-Sams (5), non loin de Hosn Solaimän (ce grand centre païen, dont M. Dussaud met fort bien en relief l'impor- tance) : petit couvercle de sarcophage à acrotères avec croix. Si celle-ci ἃ été ajoutée après coup, il faut la mettre sur le compte des Nosairis; supposition peu vraisemblable et plutôt en notre faveur. Le village chrétien le plus rapproché, ‘Aïn al-Halâqin, est à 2 heures et de fondation récente (6).
9) Hirbet Hazzoûr (7), situé à l'intérieur de la montagne : porte d’un tombeau avec croix et inscription malheureusement illisible.
6) Sin, à 2 ἢ. 1/2 au nord de Hadidé, dans le Gabal Heloù : linteau avec trois croix et inscription (δ).
1) Sonoûn, entre Hadidé et Hirbet at-Tin, entre la plaine et
(1) Avec les noms de Ζάδδαι et de Βεελίαδος ; M. Dussaud avait d'avance prédit l'existence de ces appellations araméennes. Cf.son Æis!. des Nosairis, 39, note 3.
(2) R. Ὁ. Ὁ... 1899, 985.
(3) 1bid., 585.
(4) Zbid., 589. Ce dernier nom propre dérive sans doute de « Saisàän », et doit conséquemment être écrit avec sad et non avec sin comme je lai fait autrefois.
(5) R. O. C., 1900, p. 310.
(6) Zbid., 312.
(7) 1bid., 312. Pour la situation de ces localités, nous renvoyons aussi à l’esquisse cartographique accompagnant notre récit de voyage.
(8) Encore inédite comme la suivante. — Le texte épigraphique des précédentes avec fac-similés vient de paraître dans le Musée belge, revue de philologie classi- que (Louvain), 1900, p. 278, etc.
LES NOSAIRIS FURENT-ILS CHRÉTIENS ? 31
la montagne : lintéau avec croix et débris d'inscription grecque.
8) Hadidé : texte chrétien relevé par M. Dussaud (1).
9) Qanäqiyé, sur les premières pentes du G: Heloù :-croix et début du nom d'Abraham (2).
10) Tairin, en pleine montagne (600 m. d’altit.). Nous y avons relevé quatre inscriptions chrétiennes. Notre récolte fut malheureusement interrompue par l’arrivée de deux gendarmes turcs. Frappés de terreur, les No:airis n'ont plus osé rien nous montrer (3).
11) Habnumrah (4). M. Dussaud y signale plusieurs sculp- ptures gréco-chrétiennes. Le même savant a trouvé à
12) Be‘it ou Be'‘if (5) d'autres débris chrétiens.
19) Samké possède, toujours d’après M. Dussaud (6), « un sanc- tuaire ansariyé dans l’abside ruinée d'une ancienne église ».
14) Finissons par le grand couvent grec-orthodoxe S.-Georges, près de la Source Sabbatique, encore un vieux centre phéni- cien (7). Ce monastère date pour le moins du x° siècle; le texte de Nassiri Khosrau (δὴ) l'insinue clairement. Il est donc anté- rieur à la dernière évolution religieuse des Nosairis. Or, quand un sanctuaire syrien est visité par les chrétiens, les musulmans, les Nosairis — comme c'est le cas, — on peut généralement conclure que son origine remonte à une époque où un même culte réunissait tous les habitants de la Syrie, c'est-à-dire qu'il est antérieur à la conquête musulmane.
On n’a pas encore expliqué jusqu'ici la destination du groupe d'édifices, voisins du temple de Hosn Solaimän, et appelés «ad-Dair », le Couvent. Nous avons émis ici même (9) l'hypo- thèse d’un remaniement chrétien. Le nom arabe actuel, la présence d'une abside parfaitement orientée et aussi le rôle
(1) Voy. en Syrie, 53.
(2) Inédite.
(3) Nous comptons publier prochainement toutes ces inscriptions avec un lot assez considérable de textes épigraphiques trouvés dans l’'Emésène.
(4) M. Dussaud (ἴον. en Syrie, p. 9) écrit Abnumrah. C’est le casal Erbenambra des Croisés. Cfr. ZOPV, X, 261. |
(2) Voy. en Syrie, p. 9.
(6) Zbid., 26.
(7) Cfr. Dussaud, Voy. en Syrie, p. 7.
(8) Sefer Naméh, trad. Schefer, p.33, et Gui Le Strange, Palestine under the Moslems, 57.
(9) À. O. C., 1900, p. 307.
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joué par les moines dans l’évangélisation du Bargylus donnent à cette explication une certaine vraisemblance.
Assurément la montagne des Nosairis n'offre point « cette extraordinaire floraison d’art chrétien, point de départ de ce que nous appelons l'art byzantin » (Dussaud), et auquel nous devons les merveilleuses églises du Gabal Rihà et du Gabal A'‘là. Rien d'étonnant à cela. Ce contraste — nous l'avons déjà observé (1) — est dû à la situation économique fort différente des deux régions. Dans le Bargylus les maisons des particuliers, elles aussi, étaient petites et basses, les fenêtres rares, les ma- tériaux de modestes dimensions. Éloignées des grands centres, ces montagnes furent de tout tempsoccupées par une population de cultivateurs. De là cette absence de luxe et de confort; rien qui rappelle les spacieuses villas de la Syrie septentrionale. La comparaison peut donc être fort « instructive »; mais elle n’est pas « décisive », contre l'origine chrétienne des Nosairis, comme le voudrait M. Dussaud (2).
Ainsi voilà une douzaine de localités au moins, ayant gardé des vestiges authentiques de christianisme. La liste en serait certainement plus longue si mon attention avait été spéciale- ment tournée de ce côté-là (3). Trop souvent j'ai négligé de marquer sur mon carnet les endroits où nous rencontrions des monuments ou débris chrétiens (4), quand 115 étaient anépi- graphes. Je regrette de n'avoir pas suivi sur ce point les con- seils de mon regretté compagnon, le P. Barnier ὃ. J. (5), lequel
(1) R. O. C., 1900, p. 443. (2) Hist. des Nosairis, 19, note 2. (3) Notre voyage avait surtout en vue l’épigraphie et la topographie.
(4) Peu intéressants, il est vrai, comme nous l’objectera probablement M. Dus- saud (cfr. Æist. des Nos. p. 19, note 32), mais réels. Si nous ne nous abusons, une simple croix byzantine prouve autant dans l’espèce qu’une basilique ou une profession de foi.
(9) Ce vaillant ouvrier vient de mourir, épuisé avant le temps par les fatigues d’un long apostolat dans ces âpres contrées. Les centres catholiques des pays de ‘Akkâr et de Safità lui doivent en grande partie leur existence. « Cette mort, m’écrit M. Dussaud, me cause un gros chagrin. Nous y perdons tous et l’in- fluence française perd un champion qui sera difficile à remplacer. Je vous serais très reconnaissant si vous pouviez me donner quelques renseignements biogra- phiques sur le P. Barnier... Je ne manquerai pas un jour ou l’autre de payer à sa mémoire un juste tribut de reconnaissance. Le bon Père ne se ménageait pas assez, il est mort à la peine... Son œuvre sera-t-elle continuée? Il y ἃ là un effort considérable et soutenu de longues années dont le maintien peut seul contre-
LES NOSAIRIS FURENT-ILS CHRÉTIENS ? 39
à tout moment me signalait ces témoins muets, ces croix can- tonnées de paons, des lettres α et ὦ etc. Leur vue suffisait pour fortifier mes convictions personnelles. Notées alors avec soin, elles me permettraient en ce moment d’allonger la liste des anciennes localités chrétiennes du Bargylus. Mais j'étais loin de soupçonner qu'on pût admettre l'existence d'une peuplade syrienne, demeurée païenne jusque vers le milieu du moyen âge. Impossible de tout prévoir!
Quoi qu'il en soit, comment M. Dussaud a-t-il pu écrire (p. 20) : « à part le fait de leur non-conversion au christianisme, la période byzantine ne nous offre aucun renseignement intéres- sant les Nosairis ». Voilà une assertion bien gratuite! Puisque les Byzantins ne nomment pas les Nosairis (1), comment peu- vent-ils signaler leur non-conversion? En revanche, beaucoup de passages des chroniques byzantines, relatifs à l'établissement du christianisme dans le Liban — dénomination vague englo- bant le Bargylus pendant la période byzantine, — s'appliquent aux montagnes des Nosairis infiniment mieux qu'au Liban actuel, c’est-à-dire à la région comprise entre la Méditerranée, l'Eleuthérus et le Léontès. Nous les discuterons dans un travail destiné au Machriq sur les débuts du christianisme au Liban.
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Après les anciens monuments chrétiens, nous avions insisté sur les vestiges des croyances chrétiennes, conservées par les Nosairis.
Cet argument, nous en convenons, est d'un maniement dé- licat. Comme l'a fort bien fait observer M. Dussaud, « il ne suffit pas de tabler sur quelques similitudes superficielles, qui ne sont pas toujours dues à un emprunt (2) ». En voici un exemple, emprunté au récent historien des Nosairis. Ce savant s'est
carrer l'influence russe. » Le contre-coup de cette mort a été vivement ressenti dans les montagnes de la Syrie centrale. Cfr. Journal « Al-Bachir » de Beyrouth, 10 déc. 1900.
(1) A part le texte de Sozomène (VII, 17) relatif au 1ve siècle, époque où, tout le monde en convient, non seulement les Vazerini, mais tous les montagnards de la Syrie étaient païens.
(2) Hist. des Nosairis, XXXW.
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manifestement laissé entraîner à « tabler sur une similitude superficielle », puis, une légère erreur de traduction aidant, il a vu un « emprunt » chrétien là où, avec la meilleure volonté du monde (et M. Dussaud nous en accorde assurément), nous ne pouvons rien voir de semblable.
D'après la Bäkoüra, « des prévarications des hommes Dieu créa les démons, et des péchés des démons il créa les femmes ». M. Dussaud traduit : « À cause de leur désobéissance il créa les Iblis..… et à cause des péchés des Iblis 11] créa les femmes (1) ». Puis il ajoute immédiatement cette réflexion : « Ce dernier trait est inspiré de la version chrétienne du pre- mier péché où la Vierge Marie est opposée au Diabolos (Iblis). Mais les Nosairis l’interprètent dans un sens défavorable. La femme adversaire des Iblis leur est inférieure (2). »
Assurément ! Notre version strictement littérale donne de cette infériorité une explication fort naturelle. On comprend immédia- tement la raison du peu d'estime des Nosairis pour le beau sexe. Cela ne les empêche pas, par un reste d'atavisme — chrétien selon nous, — de laisser à leurs femmes une liberté diamé- tralement opposée aux tendances des religions sémitiques, de l'islam surtout. Donc l'explication nosairie de l’origine de la femme — une plaisanterie peu spirituelle au fond — n’a rien de commun avec la belle notion chrétienne du relèvement de l'humanité par la Vierge idéale et choisie de Dieu.
Mais une fois n'est pas coutume. Il serait injuste d’accuser M. Dussaud d'exagérer les emprunts chrétiens dans les con- ceptions religieuses des Nosairis. Ainsi nous avions fait res- sortir (3) les points de contact entre leur triade et notre Trinité. D'après M. Dussaud la première « a tous les caractères d’une adaptation à des cultes locaux et elle rappelle la vogue des triades divines dans les anciens cultes syro-phéniciens (4) ». Plus loin
(1) La même erreur de traduction s’est glissée quelques lignes plus haut (p. 72, 1 L.). Au lieu de : « Alors il créa celui qui mit fin à leur doute et à leur
stupeur, celui qui les ἃ convoqués disant. » Traduisez : « Alors de leur hési-
tation il créa le doute et la stupeur; il les convoqua disant... » A la 7° ligne, au lieu de « à cause de sa désobéissance » lisez : « de sa désobéissance je créerai….. ». M. Dussaud attribue à la particule min une signification qu’elle ne peut avoir.
(2) Hist. des Nosairis, 12, 73.
(3) Cfr. Études, 20 août 1900, p. 482, etc.
(4) Hist. des Nosairis, 64.
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l’auteur nie même l'existence d’une vraie trinité nosairie. « En nous servant du terme de trinité, dit-il, nous n'entendons pas prétendre que Mohammad et Salmän soient mis sur le même pied que ‘Ali(1). »
Ce dernier point est exact; nous en avions déjà fait la re- marque et en même temps fourni une explication. On nous per- mettra d'y renvoyer (2). Nous devons pourtant signaler une traduction risquée par M. Dussaud et dangereuse à cause des conclusions qu'il prétend en tirer. La formule : ‘Ali al-A‘là si- gnifie non pas : « ‘Ali es{ le Très-Haut » (3), mais simplement : « ‘Ali le Très-Haut ». A‘là a ici la valeur d’un adjectif, d'une simple épithète et non d’un attribut. Ainsi le veut la gram- maire arabe (4). La formule nosairie n'est qu'une vulgaire alli- tération, formée sur le nom de ‘Ali, comme le prouve l’appella- tion de « Mohammad al-hamd », Mahomet la louange, donnée fréquemment à la seconde personne de leur triade (5). Ces sor- tes de jeux de mots, affectionnés des Arabes (6), nous rendent donc moins plausible l'hypothèse que la formule ‘Ali al-A'là (7) « rappelle la vieille épithète divine ‘Ælioun, dont l'équivalent grec est ὕψιστος et qui semble avoir particulièrement désigné le dieu phénicien que nous connaissons sous le nom grec grécisé d’Adonis » (8).
Poussant toujours sa pointe, M. Dussaud cite un extrait fort curieux d’un manuscrit nosairi. L'auteur de ce dernier travail « dit bien qu'il y a trois personnes divines, ‘Ali, Mohammad et Salmân. Mais il a la maladresse d'interpréter la formule chré- tienne « Père, Fils et Saint-Esprit » comme si elle se rapportait à quatre personnages, le Père étant ‘Al, le saint Mohammad,
LES NOSAIRIS FURENT-ILS CHRÉTIENS ? 41
(1) Zbid., 67.
(2) Études, loc. cil., 483.
(3) Hist. des Nosairis, 51.
(4) Disons mieux : le génie de la langue arabe.
(5) Les Nosairis m'ont toujours assuré que leur culte s’adressait non à ‘Ali bin- Abi Tàlib, le cousin de Mahomet, mais à « ‘Ali 8 Ἰὰ ». De même Mohammad était non le prophète des musulmans mais « Mohammad al-hamd ».
(6) Spécialement des Nosairis. Comp. Salmän — Salsal — Salsabil; Fatima — Fâtir; etc. |
(7) Cette formule « n’est pas vraiment arabe (?), il eût fallu dire : ‘Ali ta‘àlà » (Dussaud). C'est-à-dire qu’il fallait simplement supprimer l’article pour lui donner le sens voulu par l’auteur.
(8) Hist. des Nosairis, Ὁ}.
42 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
l'Esprit Salmän et le Fils Miqdàd, le premier des Incompara- bles (1). Une telle ignorance de la doctrine chrétienne, ajoute M. Dussaud, doit nous faire réfléchir avant d'accepter que la trinité nosairi ait été calquée sur la trinité chrétienne (2) ». Selon nous, la conclusion dépasse ici les prémisses. L'ignorance du théologien nosairi éclate ou plutôt l’incohérence de ses idées. Mais c’est là la caractéristique de tous les écrits de la secte, et elle nous paraît insuffisante pour nier l'origine chrétienne de la trinité nosairie.
On nous permettra à ce propos une dernière observation. En ouvrant le livre de M. Dussaud, nous nourrissions l'espoir d'être enfin fixé sur la personnalité historique de Salmân. Par suite de quelles transformations successives cet obscur compagnon de Mahomet est-il devenu le Paraclet nosairi? M. Dussaud, qui ἃ manipulé et interprété, souvent avec bonheur, une foule de do- cuments druses, isma'ilis, nosairis d’un accès difficile, nous doit cette étude et nous espérons qu'il ne cherchera pas à se sous- traire à cette obligation. Il y a là un problème historique et psychologique, capable de solliciter un esprit aussi curieux et aussi familiarisé avec l'histoire des sectes de la Syrie centrale.
Les Isma'ilis, que je sache, ne paraissent pas faire de Salmàn un cas particulier. Les Druses lui assignent un rôle plus ou moins messianique (3). Chez les Sunnites il passe pour avoir vécu plus de 500 ans (4). Les barbiers ont mis leur profession sous sa protection spéciale, sans parler des autres corporations et métiers dont ilest le patron suprême (5).
Ce sont là de beaux titres assurément! Mais suffisent-ils à justifier sa prodigieuse fortune parmi les montagnards du Bargylus ?
(1) Anges nosairis. Cf. Études, 484et surtout Dussaud, p. 68, où ce point est fort bien exposé. Pourquoi le savant auteur n’a-t-il pas également cherché à replacer dans leur cadre historique ces cinq Incomparables? Espérons qu'il nous donnera bientôt ce complément de sestravaux surles Nosairis.
ΘΑ n°58!
(3) Comp. un texte cité par M. Dussaud, p. 134.
(4) Ils appellent « al-bäqi », l'mmortel, ou littéral., le permanent, celui qui de- meure, une des nombreuses épithètes d'Allah. La logique populaire aidant, cette appellation ἃ pu contribuer à faire de Salmân une hypostase divine.
(0) Cf. Goldziher, Das Kitäb al-Mu‘ammarin des Abù Hôâlim al-sigisläni, 1899; LXVI, LXXVI, LXXXI, LXXXIII.
LES NOSAIRIS FURENT-ILS CHRÉTIENS ? 43
III
Et maintenant on comprendra plus facilement l'hostilité de M. Dussaud contre le catéchisme nosairi, publié par Wolff dans ZDMG. Selon lui « cet écrit est certainement une composition assez récente. Il s'inspire visiblement des catéchismes chrétiens, répandus de nos jours à profusion en Syrie (1) ».
Ce document, dont nous ne possédons qu'une traduction alle- mande, n’est certainement pas de première valeur et nous serions fort embarrassé d'en démontrer l'antiquité. Nous le croyons pourtant antérieur à la diffusion des catéchismes chrétiens, dif- fusion datant seulement du milieu de ce siècle (2). Encore est- elle limitée presque exclusivement aux Maronites, les grecs- orthodoxes ignorant à peu près complètement l'usage de ces abrégés doctrinaux. Or c'est avec les orthodoxes surtout que les Nosairis ont pu être en communication; les villages maronites sont peu nombreux dans leurs montagnes et tous de création récente. 11 y a plus. Comme aucun de ces villages ne possède d'école, le catéchisme — nous parlons du livre — demeure par là même inconnu aux Maronites eux-mêmes. L'auteur du recueil nosairi — quel qu'il soit — a donc puisé ailleurs.
Ce qui, dans cette compilation, étonne surtout M. Dussaud, c'est que « l'auteur ne craint pas de faire violence à la doctrine nosairi (?), quand il rapproche la récitation du goddäs, qu'ac- compagne une sorte de communion avec le vin du sacrifice de la messe. Il cite les paroles de Jésus : « Ceci est ma chair et ceci & est mon sang »… Mais les Nosairis ne font usage que du vin et ignorent complètement l'emploi des deux espèces (3) ».
M. Dussaud soulève ici une véritable difficulté. Malgré nos recherches, c’est seulement dans le catéchisme de Wolffquenous avons trouvé trace de l'emploi du pain dans les rites nosairis.
Après ce que nous avons dit sur l'indépendance probable des catéchismes nosairi et chrétien, le lecteur jugera si cette diffi- culté suffit pour enlever au premier toute autorité.
(1) Hist. des Nosairis, 22.
(2) Ou mieux encore, comme s'exprime M. Dussaud, « répandus à profusion
de nos jours ». (3) Hist. des Nosairis, 22.
44 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
Dans notre article des Études nous écrivions : « Il n'y ἃ pas trace du baptême chez les Nosairis. » Cette trace, nous croyons l'avoir enfin trouvée ainsi que de deux autres sacrements chré- tiens : la confirmation et l’extrême-onction.
C'était le 4 septembre 1899, à Mariamin, une des localités les plus anciennes de la Syrie (1) et un centre nosairi encore im- portant. D'après certains indices recueillis par nous, Mariamin doit posséder comme une école théologique pour la formation des « Saih ad-din » (2). J'avais réussi — opération toujours délicate — à entrainer un de ces Saih sur le terrain religieux. J'ai noté en particulier le détail suivant. Dans les premiers mois après la naissance, il est d'usage d'oindre avec de l'huile la poitrine de l'enfant. Voulant m'assurer que la pratique était générale et que l'huile n'intervenait pas comme remède, je demandai si l'onction se faisait même aux nouveau-nés bien portants. La réponse fut affirmative. Détail piquant observé par mon com- pagnon, le P. de Martimprey : en parlant de l’onction le Saih forma sur sa poitrine le signe de la croix. Se rappeler qu'an- ciennement la confirmation était conférée immédiatement après le baptême, coutume encore observée dans l'Église orientale. Vestige chrétien ou non, ce curieux usage n'a pas encore été — à ma connaissance — signalé jusqu'ici.
Quelques jours après, à Blaqsé, nous nous trouvions dans le manzoûl (3) d'un vénérable Saih nosairi, quand on vint lui ap- porter de l'huile à bénir. Le vieillard récita une prière où je notai la mention du « Messie qui ἃ vivifié les morts ». L'huile était destinée à un malade et, comme je manifestais mon étonnement, es assistants m'assurèrent que c'était la coutume. Je me con- tentai pour lors d'observer le fait. Mais en ce moment je ne puis m'empêcher de songer à l'extrême-onction et au texte de
(1) Cf. Dussaud, Foy. en Syrie, 10. Nous en avons également parlé ici même, 1900, p. 437). — Dans ZDPV, XXII (1900), 27 et 28, le D° M. Hartmann consacre à Mariamin une longue note; il se demande si cette localité à jamais été visitée et lasignale à l'expédition allemande opérant actuellement à Ba‘lbak. A défaut de la À. O. C., la Revue archéologique devrait être pourtant connue en Allemagne !
(2) Le fait nous parait encore plus certain pour Homaira ou Homairiya dans le Ioûlé (Est de Bàrin), siège de nombreuses familles de $aih ad-din. D’une terrasse voisine nous avons pu entendre des tirades, extraites de livres religieux et chan- tées par de jeunes Saih. Certaines intonations rappelaient à sy méprendre le chant de l’évangile dans le rite grec.
(3) Endroit réservé aux hôtes.
LES NOSAIRIS FURENT-ILS CHRÉTIENS ? -. 45
S. Jacques (v, 14) : « Infirmatur quis in vobis? Inducat pres- byteros… orent ungentes oleo. »
Actuellement chez les Nosairis l'initiation remplace le bap- tème (1). Il en est pourtant, croyons-nous, resté une trace dans un détail de l'initiation, rapporté par M. Dussaud, et dont l’im- portance semble lui avoir échappé.
« Un père ne peut initier son fils ni un parent quelconque. L'initiation crée entre l'initiateur et l’initié une parenté spiri- tuelle identique à la parenté réelle. L’initié devient le fils de l'initiateur au point de vue de ne pouvoir plus épouser les filles de celui-ci devenues ses sœurs (2). » Absolument comme dans le baptême chrétien ! Là aussi le baptisant et le baptisé ainsi que leurs parents contractent une véritable affinité spirituelle consti- tuant des empêchements matrimoniaux. Il en est de même pour le parrain envers son filleul. Le parrain nous semble représenté dans l'initiation nosairie par le « ‘Amm ad-dohoùl (3) », lequel doit se porter, comme dans le baptême chrétien, garant du néo- phyte.
Comment ces dispositions de la théologie morale et du droit ecclésiastique ignorées par la foule, même chezles chrétiens, ont- elles pénétré chez les Nosairis? Il y a là plus que de simples coïncidences. En tout cas la « dépendance économique » alléguée par M. Dussaud ne suffit pas à en rendre compte.
IV
Dans nos précédentes études, nous avions signalé toute une série de fêtes chrétiennes, adoptées par les Nosairîis. Pour M. Dussaud celle « de Noël est entrée dans les coutumes nosairi, non par la voie chrétienne, ce qui semblerait assez naturel, mais par la tradition musulmane, apportée par la propagande is- maéli (4) ». :
La preuve en serait le passage suivant du Xifäb Maÿgmotü al-
(1) Pour le détail, voir le livre de M. Dussaud, où toutes les questions relatives à l'initiation sont traitées avec une abondance d’érudition, ne laissant guère à désirer. Au moyen de documents inédits, l’auteur à su combler les lacunes et concilier les contradictions de la Bâkoüra. C’est un des meilleurs chapitres de l'ouvrage. Nous y avons beaucoup appris.
(2) Hist. des Nosairis, 105.
(3) Zbid., 16.
(4) P. 147:
des À = ù Le 0 7
40 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
A‘yâd : « En cette nuit (24 au 25 déc. v. st.) le Seigneur Christ manifesta sa naissance de Notre-Dame la Vierge Marie (1), fille de ‘Amrän, chaste, immaculée, dont Dieu a fait mention dans son livre. » Toujours d'après M. Dussaud, « la filiation de la Vierge est empruntée au Qoran.…. Le livre dont il est question n'est autre que le Qoran ». Est-ce bien prouvé? Si l’addition « fille de Amràän » dénote une influence qoranique, l'expression « Notre-Dame la Vierge », exclusivement chrétienne, est inconnue aux musulmans, tout comme le terme milàd, Noël, dont les isla- mites font rarement usage (2). On le voit donc, les conclusions tirées de ce passage du Haÿmoù' ne peuvent nous être opposées.
Jusqu'à preuve du contraire, les Nosairis, croyons-nous, ont simplement adapté leur ancien calendrier chrétien (probable- ment d'origine melchite) aux besoins de leurs nouvelles croyan- ces ultrachi'ites. À propos de la fête de sainte Barbe, nous nous contentons de signaler l’ingénieuse étymologie du terme vul- gaire « al-bissiyyé », rapproché de bissa-bassa, chatte, et du nom de la déesse-chatte égyptienne Bast (3). Pour les transformations étymologiques on peutcomparer /as{, devenu /assa ; list, brigand, contracté en liss ; fostät etfossät (fossatum) (4) ; giss, de γύψος, etc. Mais pourquoi M. Dussaud n'a-t-il pas mentionné saint Jean Chrysostome? L'existence de son culte chez les Nosairis ne peut pourant être contestée. J'en ai comme garant l'affirmation absolument spontanée de deux $aïh ad-din, l’un de Hirbetat-Tin, l’autre de Mariamin (9).
Ce fait n’entraine pas nécessairement — nous en convenons — la conclusion que les montagnards du Bargylus doivent leur conversion aux missions patronnées par saint Jean Chrysos- tome. Mais il peut être à propos de faire remarquer que les saints chrétiens, fêtés par les Nosairis sont avec saint Georges, dont Hodr a absorbé en partie la personnalité, spécialement en honneur dans l'Église grecque. Saint Siméon Stylite a eu de
(1) Et non « la femme de Lazare » comme traduit M. Dussaud, induit en erreur par l'orthographe incorrecte $ Sa)! pour | xl. Une des difficultés d’interpré- tation des mss. nosairis sont les incorrections dont ils fourmillent.
(2) Is lui préfèrent le terme #awlid.
(3) Dussaud, Hist., 150.
(4) Cfr. nos Synonymes arabes, Beyrouth, 1889, p. 422, note.
(3) Ce dernier m’a fourni le nom d’un autre saint nosairi « Jouhannà ad-Dai- lami », Jean le Daiïlamite. Quel est ce Jean?
LES NOSAIRIS FURENT-ILS CHRÉTIENS ? 47
nombreux sanctuaires dans la montagne. Signalons celui de Màr Sim'än près de Safità (1), remplacé aujourd'hui par le mazär d'un certain Saih Isma‘in, transformation opérée égale- ment sur d’autres points. Ne désespérons pas de retrouver un jour saint Dimitri et saint Nicolas, dans le calendrier nosairi, dont nous ne possédons encore que des fragments. Ce jour-là la série des grands saints grecs sera complète.
Quant à l'emploi des noms chrétiens, j'ai pu me convaincre depuis qu'il est encore plus général que je ne le soupçonnais au- trefois. M. Dussaud m'oppose les noms chrétiens également en usage chez les Yezidis (2). Dans le Hachriq (3), le P. Anastase a signalé chez ces derniers d’autres emprunts chrétiens. En même temps il donne de ce phénomène une explication à la- quelle je dois me contenter de renvoyer. Parmi les autres sectes secrètes de la Syrie, Druses et Isma‘ïlis, présentant d'ailleurs plus d’un point de contact, aucune n’a suivi, sur ce point, les Nosairis, aucune ne tolère parmi ses adhérents des noms chré- tiens (4). Qu'on veuille bien nous indiquer la raison de cette singularité !
A notre humble avis, la « dépendance économique » n'’ex- plique rien. Celle-ci ἃ existé jusqu'à la conquête musulmane et a contribué pour sa part à renforcer dans le Bargylus l'influence chrétienne. Mais, à partir du vin siècle, les villes de la côte et de la vallée de l'Oronte furent occupées par des populations, presque exclusivement musulmanes et ajoutons, franchement intolérantes, comme elles le sont encore de nos jours.
Cette situation aurait dû engager les Nosairis à rejeter les pratiques chrétiennes, adoptées à contre-cœur, selon la théorie des adversaires, et à leur substituer des usages plus en harmonie avec le nouveau régime politique sous lequel ils se trouvaient désormais placés. Or les Nosairis ont gardé ce que leur avaient légué les siècles de domination chrétienne en y adaptant tant bien que malles dogmes nouveaux apportés par les Ismaïilis et les Chi'ites persans.
(1) R. O. C., 1900, 114, où dans la phrase arabe, citée par nous, il faut lire
« yatahas$sam » Pre (2) Hist., 201. (3) IL, 56. (4) Une exception pourtant est signalée chez les Isma’ilis, Cfr. ZDPV, XIV, 241.
48 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
« Deux religions qui vivent côte à côte s'influencent fatalement l'une l’autre. Le syncrétisme religieux est une tendance émi- nemment populaire » (R. Dussaud). C'est entendu! seulement l'exemple des Isma‘ïlis et des Druses nous embarrasse. Comment ont-ils pu résister à la « vogue des triades phéniciennes di- vines », des cultes solaires, se préserver enfin de toute 2n/luence chrétienne, et du « syncrétisme religieux »? Les Druses surtout, pendant sept siècles au moins en contact intime avec les Ma- ronites (1), ces ultramontains de l'Orient?
Par la loi du secret? par le choix sévère des initiés? Mais nulle part secret et choix ne furent plus rigoureux que chez les Nosairis, se défiant même de leurs femmes.
V
L'hypothèse du christianisme primitif des Nosairis nous sem- ble donc avoir pour elle au moins de grandes probabilités. N'allons pas en faire ἢ D'ici à longtemps il ne faut pas se flat- ter de l'espoir d'arriver en la matière à un degré de certitude plus élevé:
Voici comment nous nous figurons la transformation reli- gieuse subie par les Nosairis au commencement du ΧΙ" siècle. __ Restés chrétiens de nom, sans sacerdoce organisé, mais tou- jours hostiles à l'islam officiel, la religion de leurs oppres- seurs (2), ils « durent accueillir avec empressement une foi nouvelle. Nous ne possédons aucun renseignement sur ce mou- vement. Le seul fait certain, c'est que la religion nosairi apparait dès les premières années du v° siècle de l'hégire constituée à peu de chose près telle qu'elle existe encore aujourd’hui. Cepen- dant la transformation ne fut pas complète; un compromis s’é- tablit entre la doctrine » ultrachi'ite « et les pratiques des No- sairis. En réalité, une nouvelle religion fut créée (3) », mélange de christianisme, d’isma‘ilisme, de pratiques païennes.
(1) Cfr. notre étude, Frère Gryphon el le Liban au XV® siècle (dans À. O. C., 1899). A la p. 10 (du tiré à part) il est question d’une députation druse envoyée à Rome.
(2) Cfr. Études, 20 août 1900, p. 472.
(3) Cfr. Dussaud, Hist. des Nosairis, 51; les passages centre guillemets lui sont empruntés.
LES NOSAIRIS FURENT-ILS CHRÉTIENS ? 49
Même après le très consciencieux travail de M. Dussaud, l’his- toire et la religion de ce peuple demeurent enveloppées de ténè- bres épaisses. Qu'on jette un coup d'œil sur la bibliographie raisonnée figurant en tête de cet ouvrage (1). Évidemment l'au- teur possède admirablement la littérature de son sujet. En réa- lité les 100 numéros et plus enregistrés par lui fournissent la preuve d'une abondance stérile, la plupart de ces travaux se contentant de copier maladroitement Niebuhr, Volney et Solai- man effendi (2).
Le grand mérite de M. Dussaud est de nous avoir ouvert de nouvelles et importantes sources d'informations, à savoir les manuscrits conservés dans les bibliothèques d'Europe. Les ana- lyses, les copieux extraits faits par lui étendent notablement le champ de nos connaissances, extrêmement limité avant lui. L'intelligence, la mise en œuvre méthodique de cette littérature étrange, hérissée d'incorrections et d’obscurités voulues, formée de rhapsodies incohérentes, de fragments empruntés aux livres religieux des sectes voisines, seront seulement possibles le jour où les principaux de ces textes auront été édités, traduits et étu- diés séparément. Α ce propos, au lieu du Xtàb al-Magmoü ou Qoran nosairi, dont Solaimän effendi nous a fourni un texte fort satisfaisant (3). M. Dussaud aurait dû nous donner à la fin de son livre au moins les plus importants passages de l’œuvre de Tabaràni, le αὐ Magmow' al-Ay'àd. C'est seule- ment partie remise, espérons-le !
(1) XIHII-XXXV avec les notes complémentaires, pp. 199, 200, de Péminent biblio- graphe M. V. Chauvin, professeur à l’Université de Liège. N’ont pas été mention- nés : La Syrie sainte du P. Besson $. 4. et Walter Besant, The cily of Herod and Saladin (cfr. Études, 20 août, p. 486).
2) Les deux premiers surtout.
De Tübingen (Allemagne) le ἢ" C. F. Seyboldt, professeur à l’Université, m’é- erit (16 dée. 1900) : « Nous avons ici un traité très curieux sur la doctrine des Nosairis, échappé jusqu’à présent à l’attention de tout le monde et que je crois unique. Il comprend toute la doctrine : cosmogonie, éthique, avec des figures enostiques et cabbalistiques en couleur. Il est vieux de 300 à 400 ans et intitulé : « Kitàb nozhat al-mahàdir ».
Au dernier moment (12 mars), le D: Seyboldt m'envoie la note suivante : « Jai trouvé que notre ms. d’ici n’est pas nosairi, comme croyait Wetzstein (trompé par quelques étiquettes nosairies avec l'inscription ‘amas), mais druse. C’est un traité assez rare que de Sacy, etc., n’a pas connu... »
(3) Les variantes fournies par la nouvelle édition sont peu nombreuses et insi- gnifiantes. M. Dussaud n’a pas jugé à propos de les discuter. Pourquoi?
ORIENT CHRÉTIEN. 4
90 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
τ * *
Félicitons le jeune et vaillant orientaliste d’avoir eu le courage de publier son travail. Nous lui devons de voir clore la période des tâätonnements, et une direction vraiment scientifique impri- mée aux études nosairies. Telle qu'elle est, son œuvre devra dé- sormais servir de base à tout travail sérieux sur la matière. Elle nous fournit enfin des notions exactes sur les quatre grandes sectes nosairies, sur l'influence doctrinale exercée par les Isma'ilis, sur plusieurs autres questions fort embrouil- lées jusqu'ici (1). Même après Stan. Guyard, M. Dussaud a pu mettre dans un jour tout nouveau l'étrange personnalité de Ràsid ad-Din (2). On gardera le droit, et nous en avons usé lar- gement, de n'être pas toujours d'accord avec le récent historien des Nosairis; mais on ne pourrase dispenser de discuter ses opi- nions. Plusieurs de ses traductions sont loin aussi d’être défini- tives et devront être soumises à une revision plus sévère (3). Ce sont là des imperfections de détail. Ceux-là s'en offusqueront peut-être qui n'auront pas essayé de débrouiller 16 chaos de l'his- toire et des croyances de cette mystérieuse nation. Pour nous, nous déclarons avoir beaucoup profité du livre de M. Dussaud.
Après les réserves formulées plus haut, nous avons sans doute qu elque droit de terminer par cet hommage rendu à la vérité.
Henri LAMMENS, 5. J. Beyrouth, 22 déc. 1900.
(1) Certaines ont été signalées plus haut.
(2) Voir sa note du /. A., 1900 : Znfluence de la religion nosairi sur la doctrine de Rachid ad-Din.
(3) Par ex. p. 188 : « τηὰ hâtat al-hadrà‘ etc. » doit être traduit non « la terre ferme et la mer », mais « tout ce qu'embrasse le ciel (hadrà‘) et ce que renferme la terre », p. 169 : au lieu de « rends les croyants croyants » trad. : « rends les croyants assurés tranquilles ». Il faut vocaliser : mo’amminin et non #ouminîn. Item, p.115, Jonädi, au lieu de Hanädi; p. 172, 5° ligne, « Mohlis », les purs, au lieu
φ
de « Mokhallis » qui ne donne ΔΘ sens. — P. 145, noted, lisez: ES ΔΝ au lieu de ESS us. — P. 108,2 1. du texte arabe, lisez bilagabihi au lieu de bi- qalbihi et traduisez 3: « par son swrnom (laqab) » (Cfr. nos Synonymes arabes, n° 798) et non « par son anagramme (?) ». — P. 172, n°3 : « Les doigts réunis comme les chrétiens dans l'acte de contrition (?) ». 1] s’agit probablement de la récitation du Confileor. — Le terme inexpliqué Uannini (variante Uhani. Cfr. Dussaud, p. 27) sous lequel Burchard de Mont-Sion désigne les Nosairis, ne serait-il pas une corruption de « Mouwahhidin », Unitaires, nom que ces sectaires se donnent?
VIE ET RÉCITS
DE L'ABBÉ DANIEL, DE SCÉTÉ
(VI® SIÈCLE)
III (FEXPE"COPTE
PUBLIÉ PAR M. IGNAZIO GUIDI (Fin)
DESCRIZIONE DEL CODICE CHE CONTIENE IL TESTO COPTO DELLA VITA DI ABBA DANIEL.
Cod. vatic. copt. 62; pergam., di 298 f. alto ὁ. 34, largo ὁ. 27 1/2; del X sec.; la legatura ha l'arme di Clemente XI, sotto cui il codice fu portato a Roma. Contiene vari scritti noverati nel Catalogo, Mai, Script. veter. N. Coll., VI, 157.
La parte che contiene la vita di Abba Däniel occupa due qua- derni e mezzo; i quaderni si compongono di 4 fogli : sull ultima pag. del 1° quaderno (pag. 16) si legge in alto : HG πιχὸ ἃ; il 1° foglio del 2° quaderno (pag. 17 e 18) manca, alla fine del
2 quad. (p. 32) si legge : inc HXG Hat Han B 6 al principio del 3 quad. (p. 33) r mar nan. Alla metà del quaderno ter- mina la vita di A. Däniël e comincia quella di Apatil che cosi seguiva originariamente, seguitando regolarmente la numera-
52 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
zione dei quaderni. Le pagine di numero pari (2, 4, ecc.) sono generalmente numerate, colle lettere greche; quelle di numero dispari non hanno numerazione. ;
Due righe verticali determinano il margine; mancano righe orizzontali : lo spazio occupato dalla scrittura è cent. 29 >< 19.
La scrittura (generalmente a 51 linea per pagina) è unciale, la sottoscrizione si avvicina al corsivo : in fine di linea spesso invece di un n finale, sta : —
Il copista à « Chael (Michele) figlio di Matoi Tkehli » che ha copiato altri scritti di questo stesso codice (f. 37 γ.... uarot ΔΉ, NON « militis Decachi » come ὁ nel catal. in Mai, 0p. c.; fol. 119; fol. 142, xanax mure πιᾶτοι ΔΗ ΜΝ; f. 188) e d’altri co- dici. ΔΈΟΙ. propr. « soldato » potrebbe forse esser — στρατιώτης nel senso di ufficiale pubblico? -Kkeeax (non τ χει Tchihi, come ὁ in Zoega) ὁ ik cf. ee Géogr. de l'Égypte à l’époque copte, 509; Palaeogr. Soc. (Oriental series), Plate XCIL (coptic).
La vita di Abbäa Däniel fu copiata dal Tuki, e la sua copia si conserva nel Museo Borgiano : di questa copia, non sempre esatta, si ὁ servito Zoega, che non potè consultare il ms. origi- nale, che trovavasi à Parigi, quando egli scrisse il « Catalogus ». Questo cod. 62 fu studiato ἃ Parigi dal Quatremère che dà l’in- dice del contenuto nelle « Recherches critiques el historiques sur la langue et la littérature de l'Égypte, p. 125.1 fogli di codice questo (189, 198) riprodotti nell’A/bum de paléographie cople del Pr. Hyvernat, non sono della mano di Chael.
LISTA DI PAROLE NOTEVOLI
ANOAAK6ECOE (ἀποτάσσομαι), 247 (1). aprkiou (— ou), p. 336. aroinHm (non sindacabile), p. 544. BAAAIH (πάλλιον), p. 540. AHHOGIOH, Ρ. 944.
(1) Anche in Budge, δ. Michael the Arch., 69, 9 (non ἀποστατέω).
VIE ET RÉCITS DE L'ABBÉ DANIEL.
euxpia (χρεία) epenxXpta, p. 546 (1).
66: 6, p. 910.
ICHAHAITHC, P. 941.
AAKAHI (λεχάνη, ha), ἢ. 599, 546.
AGXAG 6boOX, p. 256.
AGHTION (λέντιον), P. 536.
LIOTEH, P. 298.
Hat (limosina), p. 551.
HHOT HCA, p. 991 (condurre ?).
(uorn:s, p. 541).
morT (ἢ), p. 550.
“χα (3 Ξ-Ξ- Ε986); p.201.
ΠΑΛΑΤΊΟΝ (παλάτιον), Ρ. 549.
HOAHTIA (πολιτεία), p. 949.
nproc (πύργος, monastero), p. 550.
poxn, p. 997.
cuoTr, p. 940 (ricchezze).
COK Can CA, Ρ. 939.
ὙΠΠΙΚΟΟν 21HNOC (ἱππικός
φδιι τ Δοιὰ (φαντασία), p. 944.
hi τ —, p. 539.
bpaf; φρὴν (= ὡς, col futur. part.).
Φτοι e (φεῖσαι, φέίσῃ ἡ — εὐφήμει), p. 941, 542. xAagqrT (calautica), p. 545.
Ye (— ἅγια ξύλα, σήμαντρον), Ρ. 938.
YOTOOT, p. 940.
21NNOC, Vedi ὙΠπικοῦ.
XGL IN, Ρ. 944.
στ pq; Ρ. 212; οἱ.
SAHA, P. 544.
σοῦ; Ρ. 940.
Fuaf, p. 5441.
χαρὰ (F + χαῖρε), p. 590.
(1) Cf. Budge, op. c., 133, 19,
54 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
IV
CORRECTIONS DE QUELQUES PASSAGES DU
TEXTE ÉTHIOPIEN (1) PAR
M. IGNAZIO GUIDI
Il testo arabo sul quale fu fatta questa traduzione ge'ez, non si conosce, ma il copto puo giovare a rischiararla. Il testo ge'ez ὁ glà accresciuto con racconti, che non trovansi nel copto, il quale ultimo sembra meglio rappresentare la forma primitiva. Queste aggiunte del ge‘ez sono tre: 15) dalla linea 10 alla 92; 2°) dalla 1. 334 alla 445; 3°) dalla linea 504 alla 1. 573. In tutto 1] resto 11] confronto col copto suggerisce alcune emendazioni, che qui seguono, insieme alla correzione di errori di stampa.
99 leg. A°te.
104 1. “ὩΔΊ.
1081. 9 Δ.
126 secondo il copto 220, non con apposizione di quelche segue.
131 nn.
115 AAA.
158 1. AR BU: (era Eulogio che andava innanzi, guidando gli ospiti).
187 1. PAZ.
196 Il Ὧσπ in Nav : ÇUN evidentemente ὁ traduzione di un _ge, Che ὁ stato preso in senso finale, mentre indica solamente un limite di tempo, e dovea tradursi δῇ.
(1) Vida do Abba Daniel do Mosteiro de Sceté. Versào ethiopica publicada por Lazarus Goldschmidt e F, M. Esteves Percira, 5. S. G. L. Lisboa, Imprensa na- cional; 1897. In-8.
A
VIE ET RÉCITS DE L’ABBÉ DANIEL. 55
206 "HZ : ALAN (Acaso isto nâo serà sufficiente para Eu- logio?). Anche qui il traduttore (o il testo arabo che egli aveva innanzi) ha fatto confusione fra La e MS, vale a dire che;
pré JS Al « non ha fatlo malleveria per Eulogio? » ὁ stato letto ,ν9;8 9.0 © F1
237 (de dia trabalha ; o teu monte é a tua necessidade); qui per colpa, forse, dell amanuense, DA'E «e va » ὁ stato cambiato in @-A'E; cioë : fai tuoi affari (AMC : 04 HE N) di giorno, ed va ora al monastero ! :
238 1. ΟΣ (!?).
2481. 74.
251 1. 20 89°.
262 1. Ἀ7ΦΆ.
273 1. 74-À.
277 1. pps.
280 1. FAUAZ.
285 1. Afûn-.
301 (AAA ὁ l’ar. 83):
306 1. A AL.
316 3-74" Ah.
319 1. 2-ACN.
325 1. R(LAZ.
— Afè vocat. d’ Arf (Dillm., Gr. d. äth. Spr?., 284).
328 Qui dal traduttore abissino (0 dal suo testo arabo) ὁ stato
tutto confuso. Queste parole sono dette da Abbä Däniël al suo μαθητής, 0 frate compagno, come sta regolarmente nel copto :
alla 1. 9901. νι Δ. cioè : finchè 10 muoia. 489 1. At. 577 44ût-. 581 HAN : PAN per « abbate » forse già nell arabo. 593 1. 27400.
608 1. “1. 625 Ignoro se alcuna leggenda riferisca che Mosè parlasse 970 volte con Dio, ma forse in origine un bo (derivato da neo,
90 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIENS.
cf. Es., 33, 11, loquebatur.… facie ad faciem) puÿ essere stato preso per la cifra d = 500, 6 o = 70. 6401. 24127.
INTRODUCTION
On trouve dans les manuscrits grecs qui renferment des Vies et des Apophthegmes des moines d'Égypte, une série de textes contenant des notices biographiques sur divers personnages qui furent en relation avec un certain abbé Daniel, retiré dans le désert de Scété. Le seul lien qui unisse ces textes est leur com- munauté d’origine, car ils proviennent tous de récits faits par Daniel lui-même. Ce n’est donc qu'indirectement qu'ils se rap- portent à lui (sauf l’un d’entre eux qui le concerne tout particu- lièrement), et ce n’est que de loin en loin qu'ils présentent quelques détails permettant de reconstituer sa propre biogra- phie. Voilà pourquoi ils sont tantôt réunis tous ensemble sous le titre assez peu exact de Vie de l’abbé Daniel, tantôt sépa- rés sous les titres de Vie αἱ AE ΑΝ la Patrice, Vie d’Eulo- gius le Carrier, etc.
La première question qui se pose au sujet de ces textes est celle-ci : se rapportent-ils tous au même abbé Daniel? La ré- ponse n'est pas douteuse pour quiconque considère, d’un côté, la persistance avec laquelle ceux des manuscrits grecs, qui les donnent tous, les rassemblent sous un titre commun, tout en leur conservant leur individualité propre, et, de l’autre, la façon dont les versions copte et éthiopienne, non seulement les grou- pent sous un même titre, mais encore les soudent étroitement l'un à l’autre, pour ne faire de leur ensemble qu’une seule bio- graphie, celle de l'abbé Daniel.
Une deuxième question à résoudre est celle-ci : de quel abbé Daniel s'agit-il? Il y a, en effet, plusieurs moines de ce nom, qui sont mentionnés dans les Vies et les Apophthegmes des Pères (1); mais ils ne peuvent rien avoir de commun avec notre
(1) Voy. Migne, Patr. gr., vol. LXV, col. 154, 155; Patr. lat., vol. LXXIIL, col. 801, 844, 915; vol. LXXIV, col. 178.
. Nyon esse RE ANA RS RENE 1 À TR 2 : ᾿ δ Ps pr |
VIE ET RÉCITS DE L’ABBÉ DANIEL. 57
abbé Daniel, parce qu'il est certain qu'ils lui sont antérieurs, celui-ci appartenant indubitablement au vi° siècle. C’est ainsi que l’un d'eux était disciple de saint Paphnuce qui mourut vers la fin du 1v° siècle, tandis qu'un autre (si toutefois il ne s’agit pas du même personnage) était disciple de l'abbé Arsène, le- quel était contemporain de saint Cyrille, qui mourut en 444.
Pour se rendre compte de l’espace de temps pendant lequel vécut l'abbé Daniel dont il est ici question, il faut examiner le contenu des textes rédigés d’après ses récits et faire connais- sance avec les personnages qu'il nous apprend avoir été en relation avec lui.
Le premier de ces textes, que j'ai intitulé Le moine surpris par des démons dans un sépulcre, contient une de ces mille petites anecdotes qu'on trouve dans les Apophthegmes des Pères et qui, si elles sont intéressantes, ne présentent pas le moindre intérêt au point de vue historique. Il n'y ἃ donc pas lieu de s’y arrêter.
On peut en dire autant du onzième et dernier, intitulé Le moine faussement accusé de vol, car, tandis qu'il est impor- tant par les détails qu’il nous donne sur la vie des religieux dans les monastères, religieux qui, hélas! ne suivaient pas tous la voie de la perfection, il ne nous apprend absolument rien sur Daniel lui-même. Le moine dont l'histoire est rappor- tée n'est pas même nommé, et de l'abbé Doulas, rien ne peut être dit, sinon quil devait être un contemporain de Daniel, puisque c'est de lui que celui-ci avait appris l’histoire en ques- tion.
Dans les troisième, quatrième, cinquième, sixième, sep- tième et dixième textes, intitulés Marc le Fou, Le saint men- diant, La chaste Thomaïs, Le moine tenté, La religieuse qui simulait l'ivresse, L’orfèvre Andronicus et son épouse Atha- nasie, nous trouvons des récits qui offrent un intérêt beau- coup plus considérable, en raison des détails historiques et géographiques qu'ils contiennent et parce que certains des personnages qui en font l’objet sont connus par ailleurs ; mais ils ne présentent à peu près aucun indice dont la chronologie puisse tirer parti. On n’en peut trouver que dans les trois textes restants. |
Le deuxième, qui a pour titre Anastasie la Patrice, nous
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transporte dans un temps nettement déterminé. En effet, Anas- tasie, obligée de s'éloigner de la cour impériale, se trouvait à Alexandrie au moment où mourut l'impératrice Théodora, c'est- à-dire en 548 (Voy. vol. V, p. 53, 56, 57). Contrainte alors de fuir devant les poursuites de l’empereur Justinien, elle va se cacher au fond du désert de Scété, où elle vit encore vingt-huit ans (νου. vol. V, p. 53, 56, 58), sous la direction de l’abbé Daniel. Elle mourut donc vers 576. A cette époque, Daniel devait être fort âgé, car lorsque, vingt-huit ans plus tôt, Anastasie vint lui demander une cellule et une règle de vie, ce devait être déjà un vénérable vieillard, jouissant d’une grande autorité spirituelle dans la région de Scété.
L'histoire d’'£Eulogius le Carrier, contenue dans le neuvième texte, va nous fournir quelques autres données chronologiques intéressantes. Lorsque Daniel et son disciple visitèrent Eulogius, celui-ci était àgé de cent ans environ (Voy.vol. V, p. 256, 1. 19). D'un autre côté, c'est quarante ans plus tôt qu'il avait trouvé son trésor. Or, comme, aussitôt après cette découverte, il s’é- tait rendu à Byzance, alors que régnait l'empereur Justin [°, c'est entre 18 et 527 qu'il arriva dans cette ville. Si nous pre- nons la moyenne, c'est-à-dire si c’est vers 522 qu'il quitta l’'É- gypte la visite que Daniel lui rendit quarante ans plus tard eut donc lieu vers 560. Daniel était âgé sans doute à cette date, mais beaucoup moins qu'Eulogius, comme cela ressort des dé- tails du récit. Quarante ans plus tôt, lorsqu'ils se rencontrèrent pour la première fois, il était un jeune moine, ainsi qu’il le dit lui-même et comme le prouve la morale que lui fait la vieille femme (ΝΟΥ. vol. V, p. 259, 1. 9-15). 511 avait alors de vingt à vingt-cinq ans, on peut admettre qu'il était né au commen- cement même du vi‘ siècle.
Ceci est confirmé par le huitième texte, qui le concerne tout spécialement et dans lequel il est raconté comment il expia un crime commis par lui. En effet, nous voyons que s’il avait déjà embrassé la vie religieuse, lorsqu'il tua l’un des barbares qui l'avaient emmené en captivité, il était cependant d’un äge peu avancé. Or, le patriarche Timothée III, à qui il alla confesser son meurtre, occupa le siège d'Alexandrie de 518 à 535 (1).
(1) Voy. RexauDoT, Hist. patr. Alex. Jacob, p. 131; LEQUIEN, Or. christ., 11, col. 428.
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Toujours en prenant une moyenne, si vers 526 il était àgé de vingt-cinq à trente ans, nous sommes de nouveau amenés à reconnaître qu’il serait né au commencement même du vi’ siè- cle (1). Ces données sont donc d'accord, ainsi que je le disais plus haut, avec celles que nous fournit l'histoire d'Eulogius.
A cela se bornent les indications chronologiques qui peuvent être puisées dans les textes grecs relatifs à Daniel. Les autres versions n'en donnent aucune, sauf toutefois la version copte qui confirme ce que nous savions déjà par l'histoire d’Anastasie, c'est-à-dire que Daniel survécut à l’empereur Justinien; seule- ment, comme, suivant le texte grec, Daniel se trouvait dans le désert de Scété vers 576 et qu’alors 1l semble qu'il fût en bonne santé, s’il est vrai qu'il est allé finir ses jours à Tambok, dans la Basse-Égypte (Voy. vol. V, p. 563), il faut croire qu'’ilest mort à une date assez avancée au delà de 576. En résumé, s'il était fort ägé lorsqu'il mourut, c'est-à-dire s’il avait alors environ quatre- vingt-dix ans, comme c’est fort possible, on peut admettre, sans craindre de trop se tromper, qu'il a vécu à peu près pen- dant toute la durée du vi‘ siècle.
Si maintenant nous essayons de reconstituer la biographie de Daniel, nous serons obligés de reconnaitre qu'elle se réduit à peu de chose, quelque soin qu’on prenne d'extraire de ses ré- cits tous les traits qui se rapportent à lui. Nous ne savons au juste, ainsi que nous venons de le voir, ni quand il est né ni quand il est mort. Si, d’après la version copte, 11 faut admettre qu'il ait fini ses jours dans la localité de la Basse-Égypte nom- mée Tambok, détail que toutes les autres versions passent sous silence, il est impossible de dire quel fut le lieu de sa nais- sance. On ne peut que supposer qu'il était grec d'origine et qu'il parlait la langue grecque, puisque dans une visite qu'il fit à des moines de la Haute-Thébaïde , quelques paroles qu'il leur adressa ne purent être comprises par ceux-ci que lorsqu'elles eurent été traduites en copte, αἰγυπτιστί (Voy. vol. V, p. 68, 1. 7).
Il devait être fort jeune lorsqu'il quitta le monde pour aller vivre dans la solitude, car, lorsqu'il rencontra pour la première
(1) Le voyage qu'il fit aussitôt après, en passant par Rome, Constantinople, Éphèse, Antioche et Jérusalem, nous fait supposer qu'il ne pouvait guère avoir moins de vingt-cinq ans à cette époque.
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fois Eulogius, dont il racontera l'histoire à son disciple qua- rante ans plus tard, il avait embrassé la vie monastique depuis un certain temps déjà (Voy. vol. V, p. 256, 1. 22). Le lieu qu'il choisit pour sa retraite est le fameux désert de Scété, où vivaient, dans la pratiqué des plus dures mortifications, un grand nom- bre de solitaires appartenant à la grande famille antonienne (1).
Deux événements vinrent profondément troubler sa paisible existence au début de sa vie monacale, je veux parler de sa cap- tivité chez les barbares et de sà rencontre avec Eulogius. Un récit qui nous vient, non pas de Daniel lui-même, mais de
(1) Cette région sauvage se trouve à environ une journée et demie de marche au $. d'Alexandrie, et à trois journées au N.-0. du Caire. Elle est séparée du désert de Nitrie, qui n’est pas moins célèbre et qui est situé un peu plus au N,., par l’ouadi Natrun, longue dépression du sol, où sont accumulés de grands dépôts de carbonate de soude cristallisé naturel. Dans les textes grecs le mot Scélé est écrit le plus souvent Σχήτης et quelquefois Σχῆτις. Le génitif ést toujours Exfrews, et le datif est ordinairement Σχήτῃ et parfois Σχήτει: à l’accusatif, on trouve Σχήτην et, plus rarement, Σχῆτιν. Les auteurs qui essayent d’en expliquer la signification ne s'entendent pas. Il est évidemment la transcription du mot
copte correspondant, écrit tantôt (ΟἹ ΘΗ Τ᾽. tantôt COIHT. Il est bien pro- bable, comme l'ont pensé Champollion et M. Amélineau, que de ces deux formes la meilleure est COIHT qui, signifiant étendue, est bien propre à désigner un désert. On sait qu’au mont Athos le terme σχήτη (au génitif σχήτης) ἃ été adopté il y ἃ longtemps déjà, et qu’il s'applique aux ermitages isolés, situés autour des monastères. Il est curieux de voir les auteurs grecs, même les plus récents, sou- tenir que ce sont les Coptes qui ont tiré, par aphérèse, le mot Scété du grec . ἀσχητής, ἀσχητήριον, et que la langue grecque aurait ainsi repris son bien sous la forme abrégée Σχήτη.
Bien que le désert de Scété soit si rapproché d'Alexandrie et du Caire et mal- gré l’importance des souvenirs qui s'y rattachent, il est fort étonnant et sur- tout fort regrettable qu’il n’ait pas encore été l’objet d’une étude approfondie. Voici la liste des principales publications οὐ 11 est sommairement décrit : ANxDRÉOssy, Mémoire sur la vallée des lacs de Natron, Le Caire, 1800, pet. in-4°, . reproduit avec diverses modifications dans le grand ouvrage de la Commission d'Égypte, vol. XII de l'édition in-8°; add. vol. XVII, p. 555; — QUATREMÈRE, Mémoires géographiques et historiques sur l'Égypte, Paris, 1811, vol. I, p. 451- 490; — WiLxiNsoN, Votes on a part of the eastern desert of upper Egypt, 1895 (Journ. of Roy. Geogr. Soc., Londres, 1832, vol. II, p. 28-60; avec carte); — D’Arcer, Votes sur les lacs Natroun (Comptes rendus de l'Acad. des sciences, Paris, septembre 1845, et Nouvelles Annales des voyages, Paris, octobre 1845); — BruGscH, Reiseberichte aus. Ægypten, Leipzig, 1855, p. 14; — Dr Juxxer, Reise durch die Libysche Wüste nach den Natron-Seen (Mittheil. de Petermann, 1880, p. 179-185; avec carte); — IsamBerT, {inéraire de l'Orient. Paris, 1881, vol. IT, p. 439-441; — Le R. P.-MicHez Juguien, S. J., Voyage aux déserts de Scété et de Nitrie dans les Missions Catholiques, Lyon, année 1882, p. 35, 54, 70, 76; avec une carte; — AMÉLINEAU, La géographie de l'Égypte à l'époque copte, Paris, 1893, passim et surtout p. 433-452,
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. son disciple préféré (Voy. vol. V, p. 71), nous apprend que trois fois le jeune moine fut emmené en captivité par des pillards qui avaient envahi la région de Scété. La première fois il resta deux ans au milieu d'eux et fut délivré par un capitaine de vaisseau, ami des chrétiens. La deuxième fois il put s'enfuir au bout de six mois. Mais la troisième il ne dut sa liberté qu'à un tragique incident. Un des barbares, son maitre sans doute, était assis au bord de l’eau (1), lorsque, trouvant sans doute l'occasion favorable, Daniel prit une pierre, en frappa violem- ment cet homme et le tua du coup. Il put alors s'échapper et regagner sa cellule. Mais le souvenir du meurtre qu'il avait commis pesait sur sa conscience. Il alla donc trouver le pa- triarche d'Alexandrie, qui s'appelait Timothée, et lui raconta ce qui était arrivé, pensant que celui-ci lui imposerait une pé- nitence , grâce à laquelle la paix rentrerait dans son âme. Le patriarche lui fit sagement entendre que, sans doute, il eût agi d'une façon plus parfaite en attendant de la Providence une dé- livrance que celle-ci lui avait déjà procurée deux fois; mais, sur le fait du meurtre, il lui donna une absolution complète en lui disant : « Tu n'es pas coupable, car c'est une bête féroce que tu as tuée, » Ces paroles ne satisfirent point Daniel, qui s’embar- qua alors pour l'Italie et alla à Rome soumettre ses scrupules au Souverain Pontife (2). De celui-ci il reçut une réponse sem- blable; mais il ne fut pas encore tranquillisé. Se remettant donc en route, il passa par Constantinople, Éphèse, Antioche et Jérusalem; toutefois aucun des patriarches de ces villes, après avoir entendu sa confession, ne vit davantage un crime dans le meurtre qu'il avait commis. Ne pouvant se faire condamner par les plus hautes autorités écclésiastiques, Daniel s’adressa alors aux autorités civiles, espérant que celles-ci seraient plus rigou- reuses et lui imposeraient enfin le châtiment qu'il croyait mé-
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(1) Cette expression, πρὸς ὕδωρ, ainsi que le rôle du ναύχληρος (Voy. vol: V, p. 71, 1. 4 et 8), semblent prouver que ces barbares qui venaient ravager la région de Scété, appartenaient à la Marmarique, autrement dit, au désert de Barcah, que borde la Méditerranée, à l’ouest de la Basse-Égypte, et dont les tribus ont eu de tout temps une fort mauvaise réputation.
(2) Les papes qui se sont succédé sur la chaire de saint Pierre pendant que Timothée III occupait le siège d'Alexandrie (518-535), sont 5, Hormisdas (514-523), S. Jean [+ (523-526), 5, Félix IV (526-530), Boniface II (530-532) et Jean IL (932- 339).
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riter. Il alla done se constituer prisonnier entre les mains du gouverneur d'Alexandrie. Après lui avoir laissé faire un mois de prison préventive, celui-ci le fit amener devant son tribunal et l'interrogea dans les formes. Mais quel ne fut pas l’étonne- ment de Daniel lorsque, après s'être accusé d’avoir assassiné un de ces barbares qui l'avaient emmené en captivité, il en- tendit le juge stupéfait lui dire : « Allez-vous-en en paix, abbé, et priez pour moi. Plût au ciel que vous en eussiez tué une demi-douzaine (1). » Se décidant enfin à croire que la Provi- dence ne voulait pas le punir elle-même, il prit la résolution d'être son propre juge et de s'imposer une expiation proportion- née à la faute qu'il se reprochaït. Il promit donc à Dieu que dé- sormais il aurait toujours dans sa cellule quelque malheureux estropié qu'il soignerait de ses mains. Il tint parole, et son dis- ciple nous ἃ décrit, dans quelques lignes des plus édifiantes, la patience avec laquelle il joua désormais son rôle d'infirmier etles précautions qu'il prenait pour le cacher aux yeux des hommes (2). |
C'est à peu près à la même époque qu'un autre événement raconté dans le neuvième texte (Voy. vol. V, p. 254), vient prouver combien était grande la charité de Daniel, charité qui le poussa même à accomplir un acte dont il eut à se repentir (3).
Dans une de ces courses que, beaucoup plus tard, il faisait souvent, semble-t-il, en dehors du désert de Scété, pour visi- ter d’autres centres monastiques, il s'arrêta un Jour, accom- pagné de son disciple préféré, dans un village de la Thébaïde, situé sur les bords du Nil. Un vieillard vénérable, âgé d’une centaine d'années, leur donna l'hospitalité et leur témoigna la plus vive sympathie. Ils repartirent le lendemain pour le dé- sert et, lorsqu'ils furent rentrés dans leur cellule, Daniel ra-
(1) Littéralement : sept.
(2) Il n’est pas inutile de remarquer que ce récit, le seul qui concerne unique- ment Daniel et contienne son éloge, soit également le seul qui ne lui soit pas attribué. Ceci est à son honneur et fournit une preuve de l’authenticité des textes que nous publions.
(3) Il est absolument impossible de dire si la rencontre d’Eulogius et de Daniel eut lieu avant ou après la troisième captivité de ce dernier; car nous avons vu que celle-là eut lieu sous le règne de Justin, c’est-à-dire entre 318 et 527, tandis que celle-ci se termina sous le patriarcat de Timothée, c’est-à-dire entre 518 et 535.
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conta à son disciple, fort intrigué (1), l'histoire de cet homme, à laquelle il s'était trouvé intimement mêlé.
Quarante ans plus tôt, Daniel, jeune moine alors, s'était rendu un jour dans le village mentionné plus haut, pour y vendre le fruit de son travail, etavait été charitablement hébergé par Eulogius; car celui-ci avait l'habitude de donner chaque jour l'hospitalité à tous les étrangers de passage. Touché profondément par la conduite de ce chrétien, il se mit à jeüner et à prier pour obtenir que Dieu lui envoyât des ressources qui lui permissent d'étendre sa charité envers un plus grand nombre de personnes. Trois semaines après, comme il était ex- ténué par son jeüne, Notre-Seigneur lui apparut dans un songe et lui dit qu'il avait tort de lui adresser cette prière. Daniel ayant insisté, Jésus-Christ lui demanda s’il était prêt à se rendre responsable du salut d'Eulogius. Plein de présomption, le jeune moine répondit qu'il acceptait d'être la caution de cet homme. Bientôt après Eulogius, qui était tailleur de pierres, trouva dans la carrière où il travaillait une grande quantité d'or. Ébloui à cette vue, il renonca aussitôt à la vie toute de charité qu'il menait et s'en alla à Byzance avec son trésor. Grâce à ses largesses, il devint un des principaux courtisans de l'empereur Justin, fut fait patrice et préfet du prétoire. Le bruit de ce changement dans son existence étant parvenu aux oreilles de Daniel, celui-ci fut épouvanté en se rappelant à quoi il s'était engagé. 1] se rendit alors en toute hâte à Byzance pour tàcher de ramener Eulogius à sa vie première. Non seulement il ne put le joindre, mais, de plus, il fut très maltraité par ses serviteurs. Désolé, il alla dans une église s’agenouiller devant une image de la Sainte Vierge, suppliant celle-ci de le délivrer de son serment. Mais la Vierge Marie, lui étant apparue dans une vision, lui dit : « Ceci n’est pas mon affaire; c'est à toi de remplir tes engagements. » Ainsi rebuté, Daniel fit un nouvel effort pour approcher Eulogius, mais il ne put y parvenir et fut cette fois roué de coups par ses domestiques. Alors déses-
(1) Je ferai remarquer combien est vivante la description de la bouderie du disciple contre son maitre qui, pour le punir d’un mouvement de vivacité peu convenable, n’avait pas voulu lui raconter pendant la route l’histoire d’Eulogius (νον. vol. V, p. 255, 1. 20 et suiv.). Des détails de cette sorte ne peuvent appar- tenir qu’à une histoire véridique.
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péré, il se rembarqua pour Alexandrie en se disant : « Si Dieu le veut, il nous sauvera, Eulogius et moi. » Brisé de fatigue, il s'était endormi sur le pont du navire, lorsque, dans un nou- veau songe, il vit la Vierge Marie intercéder cette fois en sa fa- veur, et il entendit ensuite la voix de Notre-Seigneur qui, après lui avoir reproché la présomption dont il avait fait preuve, lui promit de ramener Eulogius à son état primitif. Délivré aussi- tôt de l'angoisse qui le torturait, il poursuivit paisiblement son voyage et regagna sa cellule.
Cependant l'empereur Justinien ayant succédé à Justin, une révolte fut suscitée contre lui par de hauts personnages, tels que Hypatius, Dexicratès et Pompée, auxquels se joignit Eulo- gius (1). L'entreprise ayant échoué, ces trois rebelles furent mis à mort et Eulogius ne dut son salut qu'à la fuite. Ayant abandonné tous ses biens, il se hàâta de regagner son village, où il reprit son métier de carrier, se gardant bien de se laisser reconnaitre par les habitants de la localité (2). Peu à peu il se remit au travail comme par le passé et, touché de repentir, re- commença à donner l'hospitalité aux étrangers. C’est dans l'ac- complissement de ses œuvres de charité que Daniel le retrouva un jour. Il lui raconta comment il avait été mélé aux événe- ments qui viennent d'être racontés et, dès ce moment, l’ancien patrice, redevenu pauvre ouvrier, et le solitaire de Scété fu- rent unis par les liens d’une étroite et sainte amitié (3).
Cependant l'abbé Daniel continuait ses mortifications et, à mesure qu'il avançait en âge, sa réputation de sainteté se répan- dait au loin. Non seulement il devint le supérieur, ἡγούμενος, des moines de la région de Scété (4), mais, en dehors de ce
(1) Cette sédition, qui eut lieu en 552, fut terrible et faillit être fatale à Jus- tinien. Lebeau la raconte en détail et cite les auteurs anciens qui en ont parlé. (Hist. du Bas-Empire, édit. de 1824-36, vol. VIII, p. 184-198).
(2) La vie d’'Eulogius était fort menacée, car, naturellement, il avait été con- damné à mort; mais ses craintes durent cesser à un certain moment, Justinien ayant fait grâce dans la suite aux révoltés qui avaient survécu.
(3) Eulogius est inscrit au calendrier de l'Église grecque à la date du 27 avril. « Τῇ αὐτῇ ἡμέρᾳ μνήμη τοῦ ἁγίου Εὐλογίου τοῦ ξενοδόχονυ ἐν εἰρήνῃ τελειωθέντος. » Dans son Martyrologe universel (Paris, 1709), Chastelain dit, à la p. 73 du Corollaire, que les reliques de $. Eulogius étaient conservées à Constantinople, dans l’église de $.-Moce.
(4) On donne quelquefois à Daniel le titre de supérieur du monastère de
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désert, il ne pouvait paraître nulle part, sans être accueilli avec les plus grandes marques de respect.
Il était déjà avancé en âge quand eurent lieu divers événe- ments, qui lui ont donné l’occasion de nous fournir de pré- cieuses indications sur plusieurs autres saints personnages. Parmi ceux-ci il en est un seul dont l’histoire se présente avec quelques données chronologiques certaines, je veux parler d'Anastasie dite la Patrice (Voy. p. 51).
Cette femme nous est connue déjà par les Ménées de l'Église grecque, qui l’a inscrite dans son calendrier, à la date du 10 mars. Appartenant à l’une des plus nobles et plus riches fa- milles de Byzance, elle fréquentait la cour, lorsqu'elle fut dis- tinguée par l'empereur Justinien au point d'éveiller la jalousie de l'impératrice Théodora. Anastasie, qui était d'une grande piété, afin de se soustraire aux dangers qui menaçaient son honneur et peut-être sa vie, se retira à Alexandrie et fonda, dans les environs de cette ville, en un lieu nommé τὸ Iléyxev (1),
Saint-Macaire. C’est une erreur. A l’époque où vivait Daniel, c’est-à-dire au vi siècle, il n’y avait aucun monastère dans le désert de Scété. Les textes grecs que nous reproduisons n’en citent aucun.
Les moines de cette région, qui se rattachaient à saint Antoine et ne suivaient pas une règle uniforme, vivaient dispersés dans des cellules plus ou moins éloi- gnées les unes des autres. .
Sans doute ils se reconnaissaient bien un supérieur; mais celui-ci exerçait son autorité uniquement par ses exemples et ses conseils et ne pouvait exiger une : entière soumission à son égard.
Un preuve qu’il n’existait pas de monastère proprement dit dans le désert de Seété au vr siècle, c’est la facilité avec laquelle les pillards des contrées voisines venaient le ravager et s’emparer des solitaires. Nous avons vu que Daniel fut trois fois emmené en captivité à la suite d’incursions de cette sorte. Or, partout où des communautés rei.:' uses vivaient abritées derrière de solides murailles, elles défiaient l’attaque à rbares. Le texte éthiopien de la Vie de Daniel en donne lui-même un ex.: pie, comme nous le verrons. Les moines de Scété ne furent à l'abri des déprédations de leurs malfaisants voisins que lorsque, sous l'influence de la réforme pakhomienne, ils abandonnèrent leurs grottes et leurs ermitages pour se réunir dans des monastères proprement dits qui, ainsi que tous les bâtiments de ce genre en Orient, se transformaient en véritables forteresses aux jours de danger. Les choses n’ont pas changé, du reste, depuis cette époque lointaine. Quatre de ces antiques monastères subsistent encore et des bandes de Bédouins fort dangereux rôdent sans cesse aux environs; mais les pauvres moines coptes qui les habitent sont parfaitement à l’abri de leurs coups de main derrière leurs épaisses murailles et leurs lourdes portes.
(1) Au sud-ouest d'Alexandrie, sur la route, sans doute alors très fréquentée, qui conduisait de cette ville dans les régions de Nitrie et de Scété, se trouvaient diverses localités habitées par une population qui ne se composait pas unique-
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un couvent qui fut longtemps appelé le couvent de la Patrice.
Cependant, l’impératrice étant morte en 948, Justinien mani- festa le désir de faire revenir Anastasie à la cour. Celle-ci en fut à peine informée que, s'éloignant secrètement de son couvent, elle s'enfuit, sous un vêtement masculin, dans le désert de Scété et vint supplier l'abbé Daniel de lui procurer une retraite sûre et de lui donner une règle de vie. Celui-ci la conduisit à une grotte fort éloignée, dans le désert 2n{érieur (1), et l'y laissa, après lui avoir imposé un règlement très sévère. Une fois par semaine, elle revenait la nuit auprès de Daniel, pour re- cevoir ses conseils, et une fois par semaine, aussi, le disciple de l'abbé lui portait une cruche d'eau qu'il déposait à la porte de sa cellule, sans lui adresser la parole. Un jour, celui-ci trouva sur la porte un coquillage, sur laquelle Anastasie avait écrit
ment de moines. Elles n'avaient pas de noms spéciaux, soit que l’uniformité de la contrée et l'absence de caractères topographiques spéciaux rendissent difficile la formation de noms de lieux particuliers, soit plutôt parce que, grâce au voisinage d'Alexandrie, on trouvait plus commode de les distinguer les unes des autres par l'indication de la distance qui les séparait de cette grande cité. Quoi qu'il en soit, c’est bien par les noms des pierres milliaires les plus rapprochées qu’on les désignait. Par d’autres textes on connaissait déjà la localité nommée τὸ "Eva- τον, sur laquelle on ἃ beaucoup discuté et qui était située à 9 milles d’Alexan- drie. Elle est également mentionnée par l'un de nos textes (Voy. p. 61, 1. 27). Plus près d'Alexandrie, à une distance de 5 milles, un autre centre d'habitation, ap- pelé τὸ Πέμπτον, est cité, à propos d’Anastasie, non par les textes que nous publions, mais par les Ménées grecques (Voy. p. 57, 1. 18); car c’est là que celle-ci aurait fondé le couvent qui prit son nom. (La version syriaque dit que cette fon- dation se serait faite dans le lieu nommé τὸ ”Evarov. Voy. p. 399, 1. 13.) Enfin on voit plusieurs fois cité dans l’histoire de Thomaïs et d’Andronicus dont nous parlerons plus loin (Voy. p. 64, 1. 18; p. 64, 1. 26; p. 379, L. 2, 4; p. 380 1. 3,5, etc.) un troisième lieu, qui, ainsi que l'indique son nom, τὸ ᾿ὐχτωχαιδέκα- τον, était situé à 18 milles d'Alexandrie. Il n’y aurait rien d'étonnant à ce que de nouveaux textes vinssent nous révéler l’existence d’autres localités portant des noms formés ainsi d’un nom de nombre ordinal.
Il n’est pas inutile de faire remarquer qu'aujourd'hui encore, dans certaines régions, le même mode de dénomination est employé pour désigner des localités voisines d’un centre important. C’est ainsi que j'ai vu des lettres venant de Diji- bouti, datées du 4, du 6° kilomètre, etc.
(1) Le désert intérieur, ἐσωτέρα ἔρημος (Voy. p. 31, 1. 4, 15), était fort probablement la région qui s’étendait au 5. ou S.-0. de celle de Scété, et qui, par conséquent, était beaucoup plus solitaire. On comprend ainsi comment Anastasie, habillée en homme (ce qui la fit appeler Anastase l’'Eunuque), ne parlant jamais à per- sonne, si ce n’est à Daniel, et vivant dans une localité affreuse, à 18 milles plus loin que la région de Scété, ait défié les poursuites de l’empereur et les recher- ches du patriarche et des notables habitants d'Alexandrie, fort intrigués par sa mystérieuse disparition.
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quelques mots pour prier Daniel de venir la trouver en toute hâte avec son disciple et d'apporter des outils pour creuser une fosse. Daniel, comprenant que sa fin était proche, courut auprès d'elle et la trouva mourante. Elle expira bientôt, en effet, après avoir reçu les derniers sacrements, et les deux solitaires, l'ayant enterrée, revinrent dans leur cellule. Chemin faisant, Daniel raconta l’histoire d’Anastasie à son disciple qui, en l’en- sevelissant, s'était aperçu qu'elle était une femme. Anastasie avait passé vingt-huit ans dans la solitude, depuis la mort de l'impératrice Théodora, c'est-à-dire de 548 à 576 (1).
Les manuscrits syriaques de Londres (par exemple, Add. 14.601) etles manuscrits grecs de Paris (entre autres, Coislin 23, 29 et 195) contiennent un certain nombre de fragments de lettres adressées par Sévère, patriarche d’Antioche, à Anastasie, femme de consul (ὑπάτισσα) ou diaconesse (διάκονος). Il ne semble pas douteux qu'il faille reconnaître dans cette Anastasie la solitaire du désert de Scété. Sévère ayant séjourné plusieurs fois à Cons- tantinople (en 514 et surtout de 534 à 536), il n'y ἃ rien d’éton- nant à ce qu'il soit entré en relation avec Anastasie qui à cette époque devait se trouver encore à la cour impériale. Malheu- reusement dans ces fragments de lettres, qui sont des commen- taires de certains passages dés Évangiles, il n'y a pas un mot qui concerne la destinataire et nous aide à l'identifier.
Une autre question qui m'est proposée par M. l'abbé Nau est celle-ci. Anastasie la Patrice serait-elle le même personnage qu'Anastasie, femme de ce Pompée, neveu de l'empereur Anas- tase, lequel ayant pris part, de concert avec Eulogius, à une révolte contre Justinien, fut mis à mort par ordre de ce dernier en 532? Chronologiquement, la chose est moins vraisemblable, car bien qu'Anastasie la Patrice soit morte à un âge très avancé, en 976, il semble difficile d'admettre qu'elle ait pu être l'épouse de Pompée, qui devait être déjà d’un certain àge, lorsque son oncle Anastase devint empereur, en 491, à soixante ans. Tou-
(1) Anastasie la Patrice est inscrite au calendrier de l’Église grecque à la date du 10 mars, mais n'a pas d'office propre. « Τῇ αὐτῇ ἡμέρᾳ μνήμη τῆς ὁσίας Μητρὸς ἡμῶν ᾿Αναστασίας τῆς Πατριχκίας. » J'ai reproduit le texte du synaxaire qui la con- cerne et qui est imprimé à cette date dans les Ménées de cette Église (Voy. p. 57). Les Bollandistes en ont donné une traduction latine (Voy. Act. Sanct., vol. II de mars, 10 mars, p. 40-43). Anastasie ne figure pas au calendrier romain,
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θᾶ : REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
tefois la principale raison qui me porterait à rejeter l'identifi- cation proposée est la différence qui me semble avoir existé, au point de vue des doctrines religieuses, entre la femme de Pompée et la pénitente de l'abbé Daniel. En effet, la première, sincère catholique et grande admiratrice de saint Sabas et du patriarche Macédonius, fut fort maltraitée par l'empereur Anas- tase, parce qu'elle s'était rangée ouvertement dans le parti des défenseurs du concile de Chalcédoine. Tout au contraire, la seconde, si, comme je le crois, il faut voir en elle la correspon- dante du patriarche Sévère, ardent monophysite, devait plutôt sympathiser avec les ennemis du concile en question.
Le récit classé sous le n°3 (Voy. vol. V, p. 60) et intitulé Marc le Fou, nous transporte à Alexandrie et nous met sous les yeux un saint et fort étrange personnage. Marc était un moine qui, pendant quinze ans, avait péché contre la pureté. Au bout de ce temps il s'était enfin ressaisi et, pour expier ses fautes, 1] s’é- tait promis de faire de sa personne l'objet de la dérision des hommes, pendant autant d'années qu'il avait péché. IT vint donc à Alexandrie et il y vécut, simulant la folie, se nourrissant de débris d'aliments qu'il ramassait dans le marché et gagnant dans l'hippodrome, sur les bancs duquel il couchaiït (1), quelque menue monnaie qu'il partageait avec d'autres malheureux.
Une certaine année, l'abbé Daniel s'étant rendu à Alexandrie, à l'occasion de la fête de Pâques (2), il y aperçut Marc et eut
(1) Le mot Ἵππος (Voy. p. 60, 1. 14-16), par lequel notre texte désigne le bâti- ment en question, est assez difficile à interpréter d’une façon exacte. L’explica- tion dont il est suivi, δημόσιον δέ ἐστιν 6 Ἵππος, ne nous aide guère, car l’expres- sion δημόσιον peut s'appliquer à tout bâtiment public. M. Guidi ἃ traduit le mot copte correspondant par scuderie pubbliche (Voy. p. 553), en accompagnant sa traduction d’un point d'interrogation. J’incline pour ma part à voir dans l’"Ix- ποῖ, non pas une sorte de caravansérail, mais un hippodrome, car les σχάμνια, sur lesquels Mare dormait pendant la nuit, ne sont-ils pas les bancs sur lesquels s’asseyaient les spectateurs? Ne serait-ce pas l’hippodrome mentionné par S. Épiphane dans son ouvrage De Mensuris et Ponderibus : Kai ἐπαύσαντο οἱ Λαγίδαι βασιλεύειν, οἱ ἀπὸ τοῦ Λάγου δηλονότι χαταγόμενοι Πτολεμαῖοι, ὃς ἱππιχὸν ἐν ᾿λλεξανδρείᾳ κατασχενάτας, Λαΐον ὠνόμασεν (Voy. Migne, Patr. gr., vol. XLIIL, col. 257). L'auteur de la version latine qui accompagne ce texte ἃ traduit ἱππικόν par equestre curriculum.
(2) Les higoumènes de Scété, ajoute l’auteur du récit, avaient l'habitude de se rendre chaque année, à cette date, auprès du patriarche, ce qui montre que l'autorité de ce chef spirituel s’exercait très régulièrement sur les groupes mo- nastiques voisins d'Alexandrie.
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aussitôt l'intuition de la sainteté du personnage. S'étant appro- ché de lui, il le saisit par le bras; mais celui-ci, jouant son rôle, poussa des cris et appela à son secours. Un rassemblement se forma bientôt autour de Marc et de Daniel (1). Des voix s'éle- vant de la foule disaient à Daniel : « Laissez-le : c'est à un fou que vous avez affaire. » Mais lui répondait : « C'est vous qui êtes des fous! Voici le seul homme raisonnable que j'aie trouvé aujourd'hui dans la ville. » Les assistants allaient peut-être prendre parti pour Marc, lorsque des ecclésiastiques qui con- naissaient Daniel, accoururent à leur tour d’une église voisine et demandèrent à celui-ci s’il avait à se plaindre du fou. Pour toute réponse, Daniel leur dit : « Conduisez-moi cet homme de- vant le patriarche. » Lorsqu'on fut en présence de ce dernier, Daniel, s'adressant à lui, en montrant Marc, s’écria : « Il n'y ἃ pas actuellement dans Alexandrie un pareil vase d'élection! »
Le patriarche, qui savait que des révélations surnaturelles étaient faites à Daniel, adjura alors Marc de dévoiler ce qu'il était. Celui-ci obéit et raconta ce qui a été dit plus haut, c’est- à-dire qu'il avait fait le serment d'expier, pendant quinze ans, ses quinze années d'inconduite, et il ajouta que la quinzième an- née de sa pénitence venait de finir. On devine l'émotion de toute l'assistance pendant ce récit. Marc et Daniel passèrent la nuit dans le palais patriarcal. Mais le lendemain matin, quand le vieillard et son disciple se rendirent auprès de Marc pour pren- dre congé de lui, celui-ci venait d’expirer. Aussitôt le bruit de cette mort se répandit dans toute la ville et dans tous les envi- rons et l’on fit à Marc des funérailles magnifiques, auxquelles assistèrent non seulement toute la population d'Alexandrie, mais encore un grand nombre de moines venus du voisinage, de l'Énaton et même de la région de Nitrie.
C’est encore un saint ignoré que ce mendiant (Voy. vol. V, p.62) dont Daniel va nous révéler les mérites dans le récit que contient
(1) Le texte contient ici un de ces détails qui montrent la véracité du récit, car il est certains traits de caractère qu’un auteur naïf, comme celui qui a écrit l’histoire de Daniel, n’invente guère. Il est dit en effet que le disciple qui accom- pagnait Daniel, voyant son maitre se précipiter sur le pauvre fou et la foule s’assembler aux cris poussés par ce dernier, se tint prudemment à l'écart, ne sachant trop comment l'affaire allait finir.
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le quatrième de nos textes. La scène se passe également à Alexandrie. En arrivant un jour sur une des places de cette ville, Daniel aperçut un aveugle qui demandait l’aumône. « Tu vois cet homme, dit-il alors à son disciple; sa perfection est grande. Tu vas en avoir la preuve. Attends-moi ici. » S'approchant alors de l’aveugle, il lui dit : « Frère, fais-moi la charité, car je n’ai pas de quoi acheter des joncs pour tresser des corbeilles et me procu- rer, par leur vente, les aliments nécessaires à ma subsistance. » « Hé quoi! lui répondit l’aveugle, tu vois que je suis nu et que je demande l'aumône, et tu veux que je te donne de quoi acheter des joncs? Attends-moi là cependant. » Et, se levant, il se dirigea hors de la ville vers la cellule qu'il habitait. Y étant entré, il en ressortit bientôt avec diverses sortes de fruits et quelques pièces de monnaie qu'il rapporta et donna à Daniel, en lui demandant de prier pour lui. Celui-ci pleura en recevant tout cela et s'é- cria : « Qu'ils sont nombreux les serviteurs de Dieu, qui sont inconnus aux hommes! » Quelques jours plus tard, Daniel ap- prit que le grand économe du patriarche étant gravement ma- lade, et ayant été transporté dans l’église de Saint-Marc (1), le saint patron de cette église lui était apparu et lui avait recom- mandé de faire venir l’aveugle, qui le guérirait. L'économe l'envoya donc chercher et ses serviteurs le lui ayant amené, moitié par persuasion, moitié par force, une simple imposition de sa main le guérit immédiatement. Ce miracle émut toute la ville et le patriarche se rendit lui-même auprès de l’aveugle; mais quand il arriva dans sa cellule, celui-ci était mort. La nou- velle de sa fin se répandit au loin. On l’enterra solennellement au milieu d'un grand concours d'habitants et de moines venus tout exprès de la région de Scété en compagnie de Daniel. Son corps fut déposé au-dessus de celui de Marc le Fou. Ce saint aveugle avait passé quarante ans à exercer la charité, faisant distribuer tous les dimanches aux pauvres malades des fruits achetés par lui à l’aide des aumônes qu'il recevait (2).
Avec le cinquième de nos textes (Voy. vol. V, p. 63), nous
(1) On sait qu’en Orient on avait l'habitude de transporter les malades dans les églises pour y recevoir le sacrement de l’extrême-onction. ἡ
(2) Je n’ai pas trouvé la mention de ce saint personnage dans les calendriers des Églises d'Orient, pas plus, du reste, que celle de Marc le Fou.
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retrouvons un personnage déjà connu par les Ménées de l'Église grecque (1) et mentionné par le Martyrologe romain (2). Tho- maïs avait épousé récemment (elle n'avait que dix-huit ans) un jeune homme de la localité nommée ᾿Οχτωχαιδέχατον et dont il a été question plus haut. Elle était très pieuse et s’occupait de son ménage avec le plus grand zèle. Son beau-père, qui habitait sous le même toit, s'éprit d'elle et usa à son égard de quelques familiarités que celle-ci supporta par respect pour le père dé son mari. Mais, un jour que celui-ci s'était absenté, le vieillard devint plus entreprenant et, se heurtant à une résistance qui l'irrita, saisit une épée suspendue à la muraille et en menaça sa belle-fille. Celle-ci lui répondit qu'elle était prête à mourir plu- tôt que de commettre la faute à laquelle il voulait l’entrainer. N'étant plus maitre de soi, le beau-père la frappa alors et elle tomba morte à ses pieds. Immédiatement il perdit la vue. Des amis de son fils étant survenus sur ces entrefaites et ayant pé- nétré dans la maison, aperçurent le cadavre de la jeune femme, tandis que le vieillard, devenu aveugle, leur apprenait son crime et leur demandait de le conduire devant le gouverneur. Ils le menèrent aussitôt devant ce dernier, qui, après l'avoir interrogé, le fit décapiter. La nouvelle de la mort de Thomaïs, martyre de la chasteté, s'étant promptement divulguée dans les environs, Daniel vint assister à ses funérailles et fut d'avis qu'on devait l'enterrer dans le cimetière des moines. Mais les religieux de l’'Oktokaidécaton murmurèrent, prétendant qu'on ne pouvait déposer le corps d’une femme, et surtout d’une femme assassinée, à côté de ceux des pères. Alors Daniel ayant insisté en disant : « Cette femme qui est morte en défendant sa chasteté, est notre mère spirituelle (ἀμμᾶς) », les moines cessè- rent leur résistance et Thomaïs fut enterrée dans le cimetière des pères (3).
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(1) A la date du 14 avril. « Τῇ αὐτῇ ἡμέρᾳ μνήμη τῆ: ἁγίας Méprupos Θωμαΐδος. »
(2) Également à la date du 14 avril : « Alexandriæ Sanctæ Thomaidis mar- tyris ».
(3) Les Bollandistes n’ont connu l’histoire de Thomaïs que par le texte du synaxaire donné dans les Ménées grecques, texte qu’ils ont traduit en latin (Act. Sanct., vol. II d'avril, 14 avril, p. 214). Ainsi, ne pouvant identifier notre abbé Daniel, ils ont cru bien faire en reconnaissant en lui son homonyme, le disciple de l’abbé Arsène, ce qui leur à fait placer le martyre de Thomaïs au v° siècle, tandis qu’il a eu lieu au νι".
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J'ai cru devoir isoler, sous un titre spécial (Voy. vol. V, p. 66), l’histoire de ce moine qui, obsédé par des pensées contre la pu- reté, alla, sur l'avis de l’abbé Daniel, prier sur la tombe de Tho- maïs et fut, en effet, délivré par elle de ces tentations. Mais je dois faire remarquer que, dans tous les manuscrits, ce récit est immédiatement lié à l'histoire de la bienheureuse.
Le texte classé sous le n°7 (Voy. vol. V, p. 67) confirme ce que nous savons déjà de la célébrité dont l’abbé Daniel jouis- sait à une grande distance du désert de Scété et du don surna- turel qu'il possédait de découvrir les vertus cachées.
Étant allé une fois dans la Haute-Thébaïde, à l'époque de la fête de Saint-Apollon, il fut reçu avec les plus grandes mar- ques de respect par les moines de la région réunis au nombre de cinq mille environ. Ensuite, il se dirigea vers un couvent de religieuses, placé sous le vocable de l'abbé Jérémie, et situé dans le voisinage de la ville d'Hermopolis (1). La réception que lui firent les religieuses est décrite plus longuement et présente quelques détails très pittoresques et très curieux. Aïnsi, le disciple de Daniel étant venu frapper à la porte du monastère et demander qu'on voulût bien lui donner l'hospita- lité ainsi qu'à un autre moine, de peur que, s'ils passaient la nuit en plein air, ils ne fussent dévorés par les bêtes féroces, la supérieure lui fit répondre que les hommes n'étaient pas admis dans la maison et qu’il valait mieux qu'ils fussent dévo- rés par les bêtes de l'extérieur que par celles de l'intérieur. Peu touché par cette dernière remarque, le disciple fit observer que le compagnon qui le suivait était l'abbé Daniel. Immédiatement les verrous furent tirés et, la porte étant ouverte, toutes les religieuses, supérieure en tête, se précipitèrent au-devant du vieil ascète et l'introduisirent dans le couvent en lui prodiguant les témoignages de la plus grande vénération. Elles étendaient leurs voiles sous ses pas, elles se prosternaient dans la pous- sière et baisaient ses sandales. Les expressions encore plus énergiques du texte nous les montrent même χυλιώμεναι εἰς τοὺς πόδας αὐτοῦ χαὶ λείχουσαι τὰ πέλματα αὐτοῦ.
Parvenu dans la cour ‘du monastère, Daniel aperçoit une re-
(1) Au sujet de cette ville, voy. AMÉLINEAU, La Géographie de l'Égypte à l'é- poque copte, Paris, 1893, p. 167.
À
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ligieuse vêtue d’habits en lambeaux et étendue sur le sol. Na- turellement il questionne la supérieure à son sujet, et celle-ci lui répond que c’est une sœur toujours en état d'ivresse, dont on ne sait que faire et qu'on n'ose chasser, de peur qu'elle ne dise du mal de la maison. Daniel ne répond rien et va prendre part, avec toute la communauté, à un repas dont la description offre des particularités intéressantes. La nuitet, par conséquent, l'heure du repos étant arrivées, le vieillard ordonne à son dis- ciple de s'assurer, sans qu'on le remarquät, du lieu où la sœur ivre passait la nuit. Celui-ci revient bientôt lui apprendre qu'elle s'était retirée dans le lieu le moins noble de la maison, χατὰ τὴν ἔμίόασιν τῶν σωτηρίων.
Dès que les sœurs se furent endormies, les deux moines s’approchèrent silencieusement de l'endroit en question et qu’a- perçurent-ils? La religieuse, tantôt debout et les mains levées vers le ciel, tantôt prosternée sur le sol, priait avec ferveur en versant un torrent de larmes; mais, dès qu’elle entendait venir quelque autre sœur, amenée en cet endroit par la nécessité, aussitôt, elle tombait à terre et faisait semblant de dormir. Da- niel dit alors à son disciple : « Va chercher la supérieure, sans faire de bruit. »
Celle-ci vint de suite, suivie de la sœur assistante, et resta toute la nuit en contemplation devant ce spectacle, pleurant et s’accusant des mauvais traitements qu'elle avait infligés à la pauvre religieuse. Quand le jour parut, les sœurs s'étant levées au bruit du sémendre, la nouvelle de ce qui s'était passé pen- dant la nuit ne tarda pas à se répandre parmi elles et à les trou- bler profondément. Mais celle qui provoquait cette émotion s’en aperçut. Alors, dans son humilité, ne voulant pas être l’objet de la vénération de ses sœurs, après s'être fait l’objet de leur mépris, elle résolut de disparaître. Ce qu'elle fit immédiate- ment et secrètement, après avoir laissé fixé à la porte du cou- vent un billet dans lequel elle recommandait à ses sœurs de prier pour elle et de lui pardonner toutes les peines qu’elle avait pu leur causer. Que devint-elle après sa sortie du couvent, le texte ne nous le dit pas. Il se contente d'ajouter que, dès qu'elle eut disparu, Daniel quitta les religieuses, après les avoir entendues lui avouer, au milieu des larmes, la culpabi- lité de leur conduite vis-à-vis de leur sœur.
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Le touchant récit contenu dans le dixième de nos textes (νον. vol. V, p.370), comme l'histoire d'Anastasie, nous montre l'abbé Daniel exerçant une action plus immédiate sur des soli- taires qui venaient se placer sous sa direction.
L'orfèvre ou banquier Andronicus habitait Antioche, en Sy- rie, avec sa femme Athanasie et ses deux jeunes enfants. Les deux époux menaient une vie chrétienne, s'adonnant à diverses œuvres de charité et y consacrant les deux tiers de leurs reve- nus. Cependant leurs enfants, étant subitement tombés malades, moururent l’un et l’autre le même jour. La désolation des pau- vres parents fut extrême. Athanasie s'écriait qu'elle voulait mourir aussi et elle resta seule dans l’église de Saint-Julien où ses enfants avaient été enterrés. Consolée pendant la nuit par saint Julien lui-même qui lui apparut, elle retourna dans sa maison et fit part à son mari du désir qu'elle avait de finir ses Jours dans un monastère. Celui-ci lui donna huit jours pour réfléchir et comme, au bout de ce temps, elle n'avait pas changé d'idée, Andronicus, qui nourrissait pour lui-même un projet semblable, fit savoir à son beau-frère que, partant avec sa femme pour un long pèlerinage en Terre Sainte, il lui confiait tous ses biens et souhaitait qu'il en fit le meilleur usage possi- ble, si la mort les surprenait en route. Puis, ayant rendu la liberté à ses serviteurs, il prit quelques provisions de route et se mit en chemin avec sa femme. Lorsque, à une certaine dis- tance, Athanasie, s'étant retournée, aperçut pour la dernière fois sa maison, elle pleura et, levant les yeux au ciel, prononça cette prière : « Mon Dieu, vous qui avez ordonné à Abraham et à Sara de quitter leur pays et leur famille, conduisez nos pas. Voyez que nous abandonnons notre demeure pour vous mieux servir; ne fermez pas devant nous la porte de votre royaume ! » Et les deux époux, versant des larmes, continuèrent leur route. Après avoir visité les Lieux Saints, ils vinrent à Alexandrie. Avant de faire choix d’une retraite, Daniel partit pour le dé- sert de Scété, afin de consulter les moines. Mais, ayant entendu parler de l'abbé Daniel, il se rendit auprès de lui et lui raconta son histoire. Daniel lui conseilla alors de lui amener Athanasie, à qui il donnerait une lettre de recommandation qui la ferait accueillir dans le couvent de Tabennisi (1). Andronicus alla donc
(1) Pour cette localité, célèbre depuis qu’elle est devenue le centre des fonda-
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chercher sa femme et, après avoir reçu de salutaires avis du vieillard, munis de sa recommandation, ils partirent pour le couvent en question. Andronicus revint seul auprès de Daniel et prit l'habit monastique. Douze ans plus tard, il demanda et obtint l'autorisation de faire un nouveau pèlerinage aux Saints Lieux. Comme il traversait l'Égypte (1), il fit la rencontre d’un autre pèlerin qui lui demanda de faire route avec lui, à la con- dition qu'ils voyageraient en silence. Ce voyageur n'était autre qu'Athanasie qui, vêtue d’un costume masculin, se rendait également en Terre Sainte. Elle avait parfaitement reconnu son mari, mais lui ne se douta pas que c'était sa femme (sa περιστερὰ, comme dit gracieusement le narrateur) qu'il avait devant lui, car les macérations avaient fané sa beauté et son visage était devenu noir comme celui d’une Éthiopienne. Les deux voya- geurs, après avoir terminé leur pèlerinage, revinrent comme la première fois à Alexandrie et de là se rendirent dans la loca- lité, nommée Oktokaidékaton, dont nous avons déjà eu l'oc- casion de parler. N'osant, malgré son costume masculin, accompagner son mari dans la région de Scété, Athanasie de- manda à Andronicus s’il accepterait de se fixer dans ce lieu et d'occuper la même cellule qu’elle, à la condition qu'ils garde- raient perpétuellement le silence, comme pendant leur voyage.
Andronicus voulut d’abord consulter l'abbé Daniel avant d'accepter cette proposition, et se rendit auprès de lui. Celui-ci lui conseilla d'accepter, attendu que le frère Athanase (Atha- nasie avait dit s'appeler ainsi) devait être un moine parfait. Andronicus revint donc vers sa femme et vécut douze ans à côté d'elle, sans savoir qui elle était. L'abbé Daniel venait sou- vent les voir pour les entretenir de leur salut. Un jour, Andro- nicus courut au-devant de lui pour lui annoncer que le frère Athanase était bien malade et allait mourir. Daniel trouva, en effet, Athanasie sur le point d’expirer et versant des lar- mes. « Pourquoi pleures-tu, lui dit-il, au moment où tu vas
tions monastiques de 5. Pakhôme, voy., entre autres, AMÉLINEAU, 0}. cil., p. 469.
(1) Ὁδεύων κατὰ τὴν Αἴγυπτον. Cette expression et un autre passage où il est dit que Daniel devait passer du désert de Scété en Égypte (Voy. vol. V, p. 72, 1. 16), prouvent clairement que pour les hagiographes grecs les régions de Nitrie et de Scété se trouvaient en dehors de l'Égypte, ce qu’il est fort utile de savoir pour ne pas commettre d'erreurs dans l'identification de certaines localités.
ΤΥ rss SE LU τ Ά ΣΥΝ
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paraître devant le Christ? » « Je pleure, lui répondit-elle, à cause du frère Andronicus. Ayez la bonté, après ma mort, de lire et de lui remettre un billet que vous trouverez sous ma tête. »
Aussitôt après avoir prié et reçu le saint viatique, elle rendit le dernier soupir. En l'ensevelissant, on reconnut que le frère Athanase était une femme et le billet trouvé sous sa tête apprit à Andronicus que cette femme était Athanasie son épouse, à côté de laquelle il venait de passer de longues années sans la re- connaître. La nouvelle de cet événement extraordinaire se ré- pandit au loin, et immédiatement, de tous les côtés, une foule de solitaires vinrent assister aux funérailles de la bienheureuse Athanasie.
Daniel voulut emmener Andronicus avec lui, mais celui-ci répondit qu'il préférait finir sa vie là où il avait vu mourir sa femme. Peu de temps après, Daniel fut informé qu’à son tour Andronicus était gravement malade (1). Se faisant aussitôt accompagner par un grand nombre de moines, il arriva assez à temps pour recevoir le dernier soupir de ce dernier (2).
(1) L'expression « être malade » est ordinairement rendue dans ces textes par συνέχεσθαι τῷ πυρετῷ (Voy. vol. V, p. 54, 1. 19; p. 383, 1. 32); mais quelquefois on trouve συνέχεσθαι seul (Voy. p. 379, 1. 19).
(2) Andronicus et Athanasie sont inscrits dans le calendrier de l'Église grecque à la date du 9 octobre. « Τῇ αὐτῇ ἡμέρᾳ, μνήμη τοῦ ὁσίου πατρὸς ἡμῶν ?Avèpoyixou χαὶ ᾿Αθανασίας τῆς συμόίου αὐτοῦ. » J'ai reproduit (Voy. vol. V, p. 380-384) le texte du synaxaire qui contient leur histoire et se trouve imprimé dans les Ménées. Les Bollandistes l’avaient déjà donné d’après l'édition de Venise de 1595 (Act. Sanct., vol. IV d'octobre, 9 oct., p. 998-1000). Dans le Martyrologe romain, on lit à la même date : « Ierosolymis sanctorum Andronici et Athanasiæ ejus conjugis. » Cette mention d’après laquelle Andronicus et Athanasie seraient morts à Jéru- salem est évidemment inexacte. Cette erreur a été partagée par Sirlet dans sa traduction latine des Ménées grecques. Les Bollandistes (Zbid., p. 997 et 1000- 1001), qui ont cru que notre Daniel était celui dont Cassien a parlé, ont fait des calculs d’après lesquels la mort d’Andronicus et d’Athanasie devrait être placée entre 419 et 431. Or, cette mort doit avoir eu lieu dans la seconde moitié du vie siècle. La traduction latine de la Vie d’Andronicus donnée par Lippomani et reproduite par Surius (Voy. Patr. gr., vol. CXV, col. 1049) commence par ces mots : « Zn diebus Theodosii Magni imperatoris erat in magna urbe Antiochia Jjuvenis quidam argentarius nomine Andronicus… » Il ne faut attacher aucune importance aux cinq premiers de ces mots. Comme ils n'existent ni dans le grec, ni dans le syriaque, ni dans l'arabe, il est évident qu’ils ont été ajoutés par le traducteur lui-même, afin de désigner la période de temps pendant la- quelle 1] croyait qu’Andronicus avait vécu. Dans son Martyrologe universel (Paris, 1709), à la p. 73 du Corollaire, Chastelain dit que, tandis qu'Andronicus est mort le 9 octobre, Athanasie était morte elle-même le 22 juillet. Je ne sais d’où il a tiré cette dernière indication.
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Alors, dit le narrateur, une violente querelle s’éleva entre les moines de l'Octokaidékaton et ceux de Scété. Les premiers vou- laient garder le corps d'Andronicus et les seconds voulaient l'emporter avec eux. Daniel eut beaucoup de peine à calmer ces derniers et à obtenir qu'Andronicus füt enterré à côté d’Atha- nasie. Π dut les menacer d'abandonner lui-même la région de Scété et de venir finir ses jours dans ce lieu, pour que son corps fût déposé à côté de ceux qui avaient été ses enfants spiri- tuels.
Ainsi qu'il a été dit plus haut, le onzième et dernier texte, tout comme le premier, ne nous apprend absolument rien sur l'abbé Daniel. C’est l’histoire d’un moine très pieux et très hum- ble qui vivait dans un monastère, au milieu d’autres moines, dont quelques-uns fort méchants le maltraitaient de la façon la plus indigne. Comme il supportait tout sans se plaindre, l'un d'eux poussa la malice jusqu’à faire disparaitre les vases sacrés de l'église, afin qu’on püt l’accuser de vol. C'est, en effet, ce qui arriva. Le supérieur, à qui il fut dénoncé, chargea l’économe de le faire punir. Celui-ci l'emprisonna, le fit battre avec des nerfs de bœuf, puis le remit entre les mains du gouverneur de la province. Soumis alors à d’affreux supplices, il refusait d’avouer un crime qu'il n'avait pas commis et souriait au mi- lieu des souffrances. Voyant qu'il n’en pouvait tirer aucun aveu, le gouverneur envoya demander au monastère ce qu'il devait faire de son prisonnier. Il lui fut répondu : « Qu'il soit mis à mort, puisque la loi punit ainsi les voleurs. » Ordre fut donc donné de décapiter le pauvre frère. Sur ces entrefaites, le moine qui avait caché les vases sacrés fut pris de remords et vint avouer sa faute au supérieur. Le gouverneur, immédiate- ment prévenu, remit le prisonnier en liberté. Revenu au monas- tère, celui-ci vit tous les moines se jeter à ses pieds et lui de- mander pardon; mais lui les remerciait de ce qu'ils lui avaient procuré l’occasion de souffrir, et de mériter ainsi son entrée dans le royaume des cieux. Trois jours après, on le trouva mort dans sa cellule. Son corps fut alors porté dans le sanctuaire qui fut fermé à clef. Neuf jours plus tard, lorsque des funérailles solen- nelles allaient lui être faites, on ouvrit le sanctuaire; mais on n'y vit que ses habits et ses sandales : son corps avait disparu.
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Si un des textes que nous reproduisons pouvait être consi- déré comme provenant d’un abbé Daniel autre que le nôtre, c'est évidemment celui-là. Par la nature et l'allure du récit qu'il contient, par divers détails, par l'absence de toute allu- sion à Daniel lui-même, il se distingue beaucoup des autres. Il faut ajouter que je ne l'ai trouvé que dans un seul manus- crit grec. Enfin, parmi les versions, il n'y ἃ que l'arabe qui le donne. Je n'ai pas cru toutefois devoir le laisser de côté, car il n'est pas sans présenter quelque intérêt et il est inédit, si je ne me trompe. Enfin, s'il est difficile de prouver qu'il doive être attribué à l'abbé Daniel qui vivait au vi’ siècle, il serait téméraire d'affirmer qu'il doive être attribué de préférence à un de ses homonymes.
Ici se termine la série des récits qui ont été recueillis de la bouche de l'abbé Daniel par ses disciples. S'ils sont insuffisants pour reconstituer sa biographie à proprement parler, ils nous permettent cependant de faire revivre devant nos yeux sa figure si originale et si intéressante. Nous pouvons, en effet, nous faire une idée assez nette de l'existence que menait le vieil ascète. Il vivait entouré de quelques disciples dont l'un d'eux, particulièrement attaché à sa personne, parait nous avoir con- servé les récits qui nous sont parvenus. L'autorité qu'il exerçait sur les moines de la région de Scété était grande, mais n'allait pas jusqu'à pouvoir exiger d'eux une soumission absolue. Il était leur modèle, leur conseiller, mais non leur chef, dans toute la force du terme. Son influence s’étendait à une grande distance, du reste, ce qui s'explique par ce fait un peu étrange que, tout anachorète qu'il était, très souvent il sortait de son désert et allait visiter d'autres centres monastiques, plus ou moins éloi- onés. Il était très connu à Alexandrie, où il se rendait fréquem- ment, semble-t-il. Nous avons vu que, pour se délivrer de cer- tains scrupules de conscience, il n’hésitait pas à se mettre en route pour Rome, Byzance, Éphèse, etc.
Il ne nous est pas présenté comme un thaumaturge ; aussi cette absence de merveilleux dans les récits qui le concernent n'est-elle pas une des moindres preuves de leur authenticité. Ce qui le caractérise particulièrement, c’est le don qu'il avait reçu de pouvoir lire au fond des âmes et de découvrir dans des per- :
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sonnages d'une grande humilité une sainteté qui jusque-là avait passé inaperçue. :
Mais, s’il est assez facile de nous représenter le vénérable hégoumène se livrant à de dures mortifications, soignant des infirmes, dirigeant ses disciples, et semant au loin dans ses courses les exemples édifiants et les bons conseils, il est un côté
de sa vie religieuse sur lequel il semble impossible de porter un jugement absolument sûr. L'abbé Daniel fut-il hérétique? Fut- il monophysite? Un fait certain, c’est que la plupart des moines .de l'Égypte, au vi° siècle, professaient la doctrine d'Eutychès. Il est certain également que cette hérésie était partagée par le patriarche Timothée, qui occupa le siège d'Alexandrie pendant la jeunesse de Daniel, et auquel celui-ci allait soumettre ses cas de conscience (1). Ce qui est plus grave, c’est que les ver- sions copte et éthiopienne contiennent une description de la persécution que Daniel aurait eu à supporter sous l’empereur Justinien, pour avoir refusé de souscrire aux décrets du con- cile de Chalcédoine. A cette description on peut opposer le si- lence du texte grec original et des versions syriaque et arabe, qui ne font pas la moindre allusion aux doctrines hétérodoxes de Daniel. D'un autre côté, peut-on croire véritable la scène violente au cours de laquelle Daniel aurait arraché des mains des soldats de l'empereur le « tomos » du pape Léon et l'aurait lacéré en vociférant contre l’'impiété de ce pape, en jetant l’ana- thème sur l’odieux concile de Chalcédoine (2)? Ce que nous sa- vons de la perfection que le vieil abbé avait atteinte est en con- tradiction avec un pareil emportement. De plus, les versions copte et arabe avancent une chose qui paraît étrange, lorsqu'elles nous disent que Daniel, après avoir été grandement maltraité par les soldats chargés de le faire souscrire aux décrets du con- cile de Chalcédoine, quitta la région de Scété et alla fonder en _ Égypte, au village de Tambok, un petit monastère, où il serait resté jusqu à la mort de Justinien. Rappelons-nous qu'Anastasie
(1) I'est vrai que si Daniel alla consulter, au sujet d’un cas difficile, le pa- triarche monophysite d'Alexandrie, nous le voyons se rendre immédiatement après auprès du pape dans le même but. Mais de cela on ne peut préjuger ce qu’il fera plus tard, car à cette époque la scission entre les orthodoxes et les dissidents était beaucoup moins profonde qu'elle le deviendra avec le temps.
(2) Voy. vol. V, p. 561 et suiv. et PerEIRA, Vida do abba Daniel, p. 55 et suiv.
80 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
la Patrice a vécu à quelque distance de la cellule occupée par Daniel durant vingt-huit années, à partir de la mort de l'impé- ratrice Théodora, c'est-à-dire depuis 548 jusqu’à 576, et que, pendant tout ce temps, elle fut constamment sous la direction du vieil ascète, d'où il suit que celui-ci, puisque Justinien est mort en 565, n’a résidé en dehors du désert de Scété ni pendant les dix-sept années qui ont précédé cette mort ni pendant les onze années qui l’ont suivie.
En outre, il n’est pas inutile de faire remarquer que cette Anastasie dirigée dans sa vie religieuse par Daniel, au moment même où celui-ci aurait manifesté si ardemment des croyances hérétiques, est inscrite au calendrier de l'Église grecque, comme le sont, du reste, divers autres saints personnages qui furent également guidés par lui sur la voie de la perfection. Comment s'expliquer qu'un arbre mauvais ait produit de si bons fruits et que les disciples aient mérité d’être placés au nombre des saints, alors que le maître était excommunié comme héré- tique? Tout cela bien examiné, on peut se demander si les pas- sages des versions copte et éthiopienne qui ont trait aux doc- trines hérétiques de Daniel n'ont pas été imaginés et ajoutés après coup par les monophysites d'Égypte, désireux de rattacher à leur secte un si saint personnage. Il n’est pas douteux, comme nous l'avons déjà dit, que, pendant toute la durée du règne de Justinien, le patriarcat d'Alexandrie n'ait été profondément troublé par la lutte des partisans et des adversaires du mono- physisme; mais peut-être ne suffit-il pas de connaitre ce que seuls.les Coptes et les Éthiopiens nous ont dit des opinions de Daniel, pour le ranger décidément dans le parti des Coples dis- sidents plutôt que dans celui des Helkites orthodoxes.
Bien entendu, je n'ai pas Ja prétention de trancher la ques- tion. On peut croire, d’ailleurs, que l'Église grecque a eu des doutes sur l’orthodoxie de Daniel, puisque, si elle fait mémoire de quelques-uns de ses disciples, elle ne l'a pas inscrit lui- même dans son calendrier. Quant à l'Église latine, elle l’a offi- ciellement rejeté comme hérétique. En effet, non seulement Daniel n'est pas mentionné dans son martyrologe, mais encore son nom ἃ été effacé du missel copte imprimé à Rome par la Propagande en 1735. 1] m'est impossible de dire si cette ra- diation ἃ eu uniquement pour cause le passage du manuscrit
L
VIE ET RÉCITS DE 1᾿ΑΒΒΕ DANIEL. 81]
copte de la Bibliothèque Vaticane, où l'hétérodoxie de Daniel est affirmée.
Les récits relatifs à l'abbé Daniel existent en grec, en syria- que, en arabe, en copte et en éthiopien. Le texte grec est l'ori- ginal. Ces différentes versions se divisent en deux groupes bien distincts. Dans l’un d'eux qui comprend les versions grecque, syriaque et arabe, on constate que les deux dernières dépendent directement de la première. Tout ce qui est dans l'arabe ct le syriaque se trouve dans le grec, mais la collection des récits grecs est plus considérable que celle des récits syriaques et arabes. D'un autre côté, dans ce premier groupe, ainsi qu'il a été dit plus haut, les récits sont souvent isolés les uns des autres et même, lorsqu'ils sont réunis sous un titre commun, ils ne sont pas étroitement liés l’un à l’autre; ils semblent donc avoir été considérés comme des histoires distinctes d'Eulogius, d'Anastasie, etc., et non comme la biographie de Daniel.
Le deuxième groupe, formé des versions copte et éthiopienne, ne comprend pas tous les récits qui appartiennent au premier, mais, en revanche, il en contient plusieurs que celui-ci ignore. Que les parties communes aux deux groupes aient la même origine, cela parait évident, car de nombreuses phrases sont identiques dans l’un et dans l’autre (1). Mais il est non moins évident que les auteurs des versions copte et éthiopienne ont puisé à des sources aue l’auteur de la version grecque ignorait ou ἃ volontairement négligées. C’est ainsi qu'il est inutile de chercher dans le grec l'histoire de la pécheresse donnée dans la version éthiopienne seule, ni l’histoire du voleur converti, de la persécution supportée par Daniel et de sa mort à Tambok, qui se trouvent dans l’éthiopien et dans le copte. En dehors de ces additions, un autre trait commun aux deux versions éthiopienne et copte est que tous les récits qu’elles contiennent sont intime- ment soudés l’un à l’autre, de façon à présenter une biographie de Daniel, laquelle se lisait le jour de sa fête.
(1) On constate cependant de notables différences. Voy., par exemple, les pre- mières lignes de l’histoire de Thomaïs donnée par la version éthiopienne (PE- REIRA, Vida do abba Daniel, p. 46).
ORIENT CHRÉTIEN. 6
89, REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
Je n’ai pas à entrer dans de plus grands détails au sujet des versions syriaque, arabe, copte et éthiopienne, puisqu'elles ont été ou seront étudiées par les savants qui se sont chargés de les publier (1). Je ne veux que dire quelques mots de la version grecque.
On peut me reprocher de n'avoir pas donné un texte critique de cette version. Je réponds d'avance à cela que je ne crois pas qu'il soit possible de traiter les textes hagiographiques de la nature de ceux qui font l'objet de cette publication, comme les textes des ouvrages classiques, des livres signés de noms con- nus. Lorsqu'un copiste reproduisait les tragédies de Sophocle ou les homélies de saint Jean Chrysostome, il tenait naturelle- ment à ce que sa copie fût aussi fidèle que possible. S'il se per- mettait d'y apporter quelques modifications, c'était toujours dans le but de corriger des fautes, ou ce qu'il croyait être des fautes, commises par les copistes précédents. Il faisait à sa façon une édition critique du texte qu'il reproduisait.
Il n’en allait pas de même avec les textes hagiographiques. Anonymes, les récits qu'ils contenaient avaient pour but uni- quement d'édifier et n'étaient pas considérés comme la propriété littéraire de ceux qui les avaient rédigés. Aussi l'important, quand on les recopiait, était non pas tant de les conserver inté- gralement dans leur forme primitive, que de les rendre aussi profitables que possible aux lecteurs. Pour cela on ne se faisait pas faute de les retoucher, d'en retrancher ceci, d'y ajouter cela, sans compter que maint copiste, amateur de la pureté et de l'élégance du style, ne se gênait pas pour refaire le travail des copistes précédents, en remplaçant nombre de mots par des synonymes et la plupart des tournures de phrases par des tournures différentes, de sorte que c'était une édition revue, corrigée et remaniée qu'il donnait d’un texte déjà remanié et
(1) La version éthiopienne ἃ été remarquablement publiée, traduite et com- mentée dans le volume intitulé : Vida do abba Daniel do Mosteiro de Scete. Ver- δῶρ ethiopica publicada por Lazarus Goldschmidt e F. M. Esteves Pereira S. S. G. L. Lisboa, Imprensa Nacional; 1897; in-8°; xxr-58 p. — Si sur quelques points je suis d’un avis qui diffère de celui de M. Pereira, cela tient unique- ment, ce me semble, à ce que ce savant auteur n’a pas eu sous les yeux les ver- sions grecque, arabe, etc. des textes relatifs à l'abbé Daniel.
La version arabe, qu'il eût été logique de faire paraître avant cette introduc- tion, sera publiée dans le prochain fascicule par M. Ed. Blochet.
VIE ET RÉCITS DE L’ABBÉ DANIEL. 83
corrigé antérieurement (1). Comment sous ces changements multiples retrouver le texte primitif? Il est plus que probable que si une dizaine d'hellénistes entreprenaient, simultanément et sans communiquer entre eux, de reconstituer la forme ori- ginale des récits concernant l'abbé Daniel, ils nous donne- raient dix textes critiques différents. Du reste, pour ce qui est des récits en question, si l’on devait essayer d'en établir le texte critique, il faudrait préalablement avoir collationné tous les ma- nuscrits qui les contiennent. Or, si j'ai eu sous les yeux huit de ces manuscrits, il y en a onze que je n’ai pu voir, etil est certain qu'il en existe d’autres encore qui me sont inconnus (2). Par conséquent, l’eussé-je voulu, il m'eût été impossible de donner des récits de l’abbé Daniel un de ces textes qu'il est convenu d'appeler définitifs. Je crois pourtant que, telle qu'elle est, la publication que j’en ai faite sera une contribution utile à l'hagiographie grecque. Léon CLUGNET.
ORDRE DES TEXTES CONTENANT LA VIE ET LES RÉCITS DE L'ABBÉ DANIEL
GREC
Bibliothèque Nationale.
Ms. du supplément grec 241 (xe siècle.)
PSM TATIANA ὑπ ΠΡ ne Rene aie Ste ele di lue o ve f 271v-282 Ms. du fonds grec 1598 (fin du x° siècle). Es L'Orfèvre Andronicus et son épouse Athanasie......,.......... fes 247-252 (9)
(1) Afin qu’on se rende plus facilement compte des divergences qui existent entre les diverses recensions des textes hagiographiques, j'ai reproduit en entier les Vies d’Anastasie et d'Andronicus d’après deux manuscrits. Que l’on compare surtout les deux Vies d’Andronieus et l’on constatera que, si elles sont identiques quant au fond, elles diffèrent d’un bout à l’autre quant à la forme,
(2) Il est très probable qu'on en trouvera d’autres dans les nombreux manus- crits de la Bibliothèque Nationale qui contiennent des Apophlegmes et des Vies des Pères.
(3) C’est d’après un manuscrit contenant un texte identique à celui-ci qu’a été faite la traduction latine de l’histoire d’Andronicus et d’Athanasie publiée par Surius (De vitis sanclorum ab Aloysio Lipomano episcopo Veronæ, viro doc-
δ 4 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
Ms. du fonds Coislin 232 (x1° siècle).
1. Le Moine surpris par les démons dans un sépulcre..... aber COS ΘΟ βου RC TE ROM MTS AR ele fe BU ln auiete lo ess es CCI nee V0: 2ENEDE eue caunt Mendantisr tre rente eee caler EE Harce st 0 204205 ANA chaste ΠΟΙ ΘΙ NE ARRET eee ce SN. Le νι ΟΣ EU Hole Moine tEDIÉ Recrute pe eee SA ΡΣ PRO fes 266-266 OMANASTASIENAT PAIEMENT Eee DD 0 ὡς ce fes 2667-2687 7. L'Orfèvre Andronicus et son épouse Aa RON τ ἐν ROBES 8. La Religieuse qui simulait l'ivresse .......,...... Me che 00079210) 9. Eulogius‘le Carrièr......:,..4. ds sa ue TN RE at de Le fes 275-281 Ms. du fonds Coislin 282 (xr° siècle) F.Marcrle Fours enteneemee Ἔν ΛΗ ΓΑ ἰός δας Ἐπ ΘΟΥΞΊΘΟΤ 2. Comment l'abbé Daniel expia un mobrre il avait commis. {°° 166%-167Y ὃ. Le /SaintMendiantee ee ARR ES ANRT LS EEE RELPES fes 167-168 4. La Relisgieusesquisimulat ivresse. 450.2 cree [5 168-169 5. L'Orfèvre Andronicus et son épouse Athanasie ....... NT fes. 169-171r 6. La chaste Thomaïs..... MR TAN EE TE. HUE δι MATTER TibenMoinertenté ere eue Rx NA Rs de à NÉE ἴσο Ὁ ΒΥ ΞΕ ΒΘ lAPAITICESR sert τιν en eee ΠΤ: see [Ὁ 1793178 Ὁ ΠΡ 5 le ΟΕ ΒΥ. EAU TE τὸ ἘΝ, ὁ τ δον tea eee δον τ PEN ΤΠ ΤΣ το 75: 70 Ms. du fonds Coislin 283 (xre siècle). 1. Le Moine surpris par les démons dans un sépulere............ [9 163-163" 2 Anastasie Mar PAICE. ἡ Ἄν τ εν crache dan eds ele ea a nine IS ea .f 163-165 ὁ 3 Mar CT ROUE τῶν δὸς OR Re A Er LAS RS [55 165-166 d.ALetsaint Mentdiantis sect LIANT AE een me τ #22 107-107 5. La chaste Thomaïs....... LYS Late tie se rss Le ἸΙΟΥ ΘΙΘΣΕ 6. Le Moine tenté ....... RS LS NOR SC EEE ΡΩΝ fo 109 7. La Religieuse qui PT l'ivresse ....... ΨΥ ἌΡ Ὁ ΚΥν- for 160171 8. Eulogius le Carrier......... SR aE A De DS ee PRES EEE ΕΑ se LEE 9. L’Orfèvre Andronicus et son épouse Athanasie .......... no bte fo ,2917-295
tissimo olim conscriplis, nune primum a F. Laurentio Surio Carthusiano emen- datis et auctis; Venetiis, 1581; 6 vol. in-fol. Voy. vol. I, [95 340r-341, à la date du 27 février). Il est évident, ainsi que je [αἱ déjà fait remarquer, que le traducteur, confondant l'abbé Daniel avec un de ses homonymes et pensant qu'il avait dû vivre sous Théodose le Grand, a cru bien faire en ajoutant en tête de sa traduc- tion les mots que j'indique en italiques : « Zn diebus Theodosiùi Magni impe- raloris erat in magna urbe Antiochia juvenis quidam argentarius nomine An- dronicus... » Ces mots n'existent dans aucun manuscrit. Quant au titre qu'il a donné au récit (Vita sanctorum Andronici et 'ejus conjugis Athanasiæ, aulhore Simeone Melaphraste), c'est lui encore qui ἃ imaginé de le compléter par les mots d’après lesquels Syméon le Métaphraste serait l’auteur de l’histoire en question. Il n'y a absolument rien dans les manuscrits qui ait pu lautoriser à le faire. C’est grâce à cette fausse indication que cette traduction latine de la Vie d’Andronicus et d’Athanasie ἃ été reproduite dans la Patrologie grecque de Migne parmi les œuvres du Métaphraste (vol. CXV, col. 1049-1054). Pour ce qui est de la mention : græce non eæslal in mss. Paris., que l'éditeur de la Patro- logie a ajoutée au titre de cette Vie, son inexactitude est prouvée par les textes grecs que je publie.
VIE ET RÉCITS DE 1 ΑΒΒΕ DANIEL. 89
Ms. du fonds grec 914 (xne siècle).
1. Eulogius le Carrier........ Re Gil anis NOR arme 188-168 DATA TASER ΡΒ ΓΙ δον, ER Re ei esse ee eieicie fo 188-100 DS Ὁ ΞΟ PR OMAIS. .e ΠΕ τειν πο ὐλ δ ee οτος πε 5 τοῖς ESA fos 190-191 AOLeUMoiTentente. RC RE ee cale τ fe 19}
5. Comment l'abbé Daniel expia le meurtre qu'il avait commis... f* 191-192
Ms. du fonds grec 1605 (x siècle).
re Moine faussement accusé ἀδ'΄ ΨΟ] MAP ER ERP τῆς, TR fes 164v-267 2, Eulogius le Carrier...... A τ τ τ Dao me D CO Cu fre 201-212 3. Anastasie la Patrice..... PRE Le ER ES Ἐν τ En A “ον, AM AT ES EE
Ms. du fonds Coislin 378 (xv° siècle). Eulogius le Carrier ...... TEEN TU 50 ΡΝ IE OO ΜΕ Τα . fs 145-148 Ms. du fonds grec 947 (seconde moitié du xvi* siècle). L'Orfèvre Andronicus et son épouse Athanasie................ ον 55. 200r205
Bibliothèque Royale de Berlin. Ms. 1624 du fonds dit « Codices Philippici » (nve siècle). 2. Διήγησις ἐκ τοῦ βίου τοῦ 456% Δανιὴλ τοῦ σχητιώτον᾽ τὸ λεγόμενον τὸ νέον παρα-
DEtOLV semer ete esters AOC TU HUE MCE doc ooetootosdc ane [65 99-115Y
Bibliothèques des monastères du Mont-Athos (à l'exception des monastères de Lavra et de Vatopédi et de la skite de S.-André) (1).
Ms. 4528.48 (xive siècle).
Ι. — ε΄ « Περὶ τοῦ ὁσίου matos ἡμῶν Δανιὴλ τοῦ Σχητιώτον. » — τ΄ « Τοῦ αὐτοῦ ὁσίου Δανιὴλ τοῦ Σχητιώτου Πεοὶ τῆς πατριχίας ᾿Αναστασίας τῆς μετονομασθείσης ᾿Αναστασίον. »
Ms. 31063.»31 (xvie siècle).
8. « Bios Εὐλογίου τοῦ λαττόμου. »
Ms. 2541.%8 (xvire siècle).
10. « Τοῦ μακαριωτάτου ’Egpaiu τοῦ Σύρου Λόγος εἰς τὸν 6iov τοῦ ὁσίου πατρὸς ἡμῶν ᾿Ανδρονίχον καὶ τῆς συμόίου αὐτοῦ ᾿Αθανασίας »
Ms. ὁ000.135. (χν πὸ siècle). 12, « Bios καὶ πολιτεία τοῦ ὁσίου Ἁνδρονίχου χαὶ τῆς συμόίονυ αὐτοῦ. » 14. μνήμη τῆς ὁσίας μητρὸς ἡμῶν ᾿Αναστασίας τῆς πατριχίας. Ms. 919..260 (xvne siècle). LA. « Διήγησις πάνυ ὠφέλιμος περὶ ᾿Αναστασίας τῆς πατρικχίας. » 25. « Περὶ ᾿Ανδρονίχου ἀργυροπράτον. » Ms. 4850.135 (χν 5 siècle). 4, Bios καὶ πολετεία τοῦ ὁσίου ᾿Ανδρονίχον nai ᾿Αθανασίας τῆς συμόίου αὐτοῦ. Ms. 4856,736 (xvu® siècle).
1. — ὃν, Bios καὶ πολιτεία τοῦ ὁσίου ᾿Ανδρονίχου χαὶ ᾿Αθανασίας τῆς cuu6iou αὐτοῦ.
(1) Catalogue of the Greek Manuscripts on Mount Athos, by $. P. Lambros, Cambridge, University Press, 1895-1900; 2 vol. in-1e.
nitr: ἘΣ Υ υ de à ΔΝ »ὶ de vdi ee VAR M jet "y : "
ER 86 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN. Ms. 6320.s13 (xvue siècle). 10. « Περὶ τοῦ ἀργυροπράτου ᾿Ανδρονίκου καὶ τῆς γυναιχὸς αὐτοῦ ᾿Αθανασίας. » Ms. 1008.188. (xvin siècle). « ᾿Αχολουθία τῆς ἁγίας ἐνδόξου na κυλλινίχου μάρτυρος Θωμαΐδος. » Ms. 1000...» (xix° siècle). D. « Τοῦ 466% Δανιὴλ τοῦ Σχήτεως βίος. » SYRIAQUE Bibliothèque Nationale. Ms. du fonds syriaque DA (xme siècle).
1. La Religieuse qui simulaït la folie........... 4.7 sas 842 2." Anastasie l'A PAIPICE enter ὑπο Densee dE fes 342-344 Ms. du fonds syriaque 235 (xx siècle).
Histoire d’Andronicus et d’Athanasie sa femme.................. fos 2047-2097 British Museum.
Ms. syriaque, Add. 14.535 (commencement du rx° siècle).
Histoire d’Andronicus et d’Athanasie sa femme........ SS rai Tele ΤΩΣ 47-48 Ms. syriaque, Add. 14.649 (ixe siècle).
1, Histoire d’Andronicus et d'Athanasie sa femme.........,...... fes 96-99v
?, La Religieuse qui simulait la folie et Anastasie la Patrice ..... fon 99+-102+
Ms. syriaque, Add. 12.172 (x° siècle). Histoire d’Andronicus et d’Athanasie sa femme.............,.... js 485-53%
Ms. syriaque, Add. 12.174 (fin du xne siècle). Histoire d’Andronicus et d’Athanasie, sa femme............,.... [9 ]79v-182
ARABE
Bibliothèque Nationale.
Ms. du fonds arabe 910 (xr° siècle).
1. Récit d’abba Zoulas (Le moine faussement accusé de vol)...... fes 158-108 2, Histoire du marchand d'argent et de sa femme (Andronicus et
Athanasie).:. 45 AUS RME TEMPS C0 , fs 169-175 3. Sur la simulation du silence (La Religieuse qui simulait la
NO) TE a REA do BD ane ce HOLD frs 173-179 4. Histoire du tailleur de pierres (Eulogius)..................... fo 175-170
1 Ms. du fonds arabe 256 : Synaraire de l'Église copte (xvr siècle). Anastaste dla PATCH LS PARENT EEE fes 123r-124
VIE ET RÉCITS DE L’ABBÉ DANIEL. 87
COPTE
Bibliothèque Vaticane. Ms. du fonds cople 62 (x° siècle) (1).
Vie d’abba Daniel et des saints avec lesquels il a été en relation (Marc le Fou; Eulogius le Carrier; le Voleur qui se convertit ; Opposition faite par Daniel aux décisions du Concile de Chal- cédoine; Mort de Daniel au monastère de Tambok) ........... if 98-007
ÉTHIOPIEN
Bibliothèque Royale de Berlin. Ms. orient., fol. 117 (fin du xiv° ou commencement du xve siècle.)
Histoire d’abba Daniel et des saints qu'il a connus (Anastasie la Patrice; Marc le Fou; Eulogius le Carrier; La chaste Thomaïs; Le Moine tenté; La Religieuse qui simulait la folie; Le Voleur qui se convertit; La Pécheresse pénitente; Opposition faite par Daniel aux décrets du Concile de Chalcédoine; Mort de Eine an A ER ER ΣΉ ES TR EEE CARE PAPER "1096-64
Bibliothèque Nationale Ms. du fonds éthiopien 126 : Synaxaire éthiopien (xvm° siècle).
Mort d’abba Daniel, du couvent de Saint-Macaire de Scété, « qui
ΔΒ ΠΡ ΟΡ ΗΚ ΘΟΕ A ΓΙ Θ Se ER RE A nee fo 93 ΠΟ ΞΘ ΝΒ ΡΟ rie NE διττῶς Re RARES f° 160 Mémoire d’Andronicus et de sa femme Athanasie ............... fo 181
(L) Il existe à Rome, au Musée Borgia, une copie de ce ms. de la main de Ra- phaël Tuki (seconde moitié du xvim siècle).
vd τ
L’ANCIENNE ET LA NOUVELLE THÉOLOGIE RUSSE
Si nous considérons la situation actuelle des Églises ortho- doxes, nous pouvons constater que l'Église russe tient la pri- mauté scientifique au sein de l'orthodoxie. Le clergé grec ne se soucie guère de lutter avec elle dans le domaine des sciences ecclésiastiques et il semble que, de guerre lasse, il ait désormais renoncé à sa suprématie intellectuelle. Sans doute les canons des conciles œcuméniques et le souvenir de Photius, premier apôtre des Slaves (1), sont mis en avant pour exercer encore sur les Églises autocéphales un droit de préséance que personne ne veut lui reconnaitre ; mais ces revendications tardives manquent leur but.
Les théories adoptées par l'Église de Byzance pour se soustraire à l'autorité légitime des Pontifes romains ont été à leur tour appliquées par les Églises autonomes slaves contre l'organisme à la fois politique et religieux du Phanar. Aux théologiens grecs, qui, malgré la déchéance de la grande Église, proclament que le patriarche du Phanar est le chef suprême de la chrétienté (2),
(1) Cf. Palmov, Iaperpaacriit narpiapxB ΦΟΤΙΠ 1 ero orHomenie KB COBpeMEH- HOMY €MY CAaBAHCTBY, Saint-Pétershourg, 1891.
(2) Dans une récente brochure publiée par un soi-disant orthodoxe russe sous l'inspiration du Phanar, nous lisons que le patriarche œcuménique, ὁ ἀνώτατος ἘἘχχλυσιαστιχὸς Οἰχοστρόφος, exerce de droit divin l'autorité suprême sur tous les orthodoxes : ἐπὶ παντὸς τοῦ ἀνὰ τὴν Οἰχουμένην γῆν ὀρθοδόξου Χριστιανιχοῦ πληθυσ- μοῦ. — Ἐπιστολὴ ῥώσσου εὐσεδοῦ: ὀρθοδόξον πρὸς τὸν οἰχουμενιχὸν Πατριάρχην περὶ τῆς ἐν Ῥωσσίᾳ τελουμένης χατὰ τῶν ὀρθοδόξων τῆς ἀνατολῆς ᾿Εχχλησίας συστηματιχῆς ἐργασίας. Athènes, 1899, p. 3. — Contre les Russes, le Phanar soutient qu’il y ἃ un chef visible de l'Église, c’est-à-dire le patriarche œcuménique : contre les Latins, le Phanar enseigne qu'il n'y a dans l’Église qu’un chef invisible, Jésus-Christ, μόνος
L’ANCIENNE ET LA NOUVELLE THÉOLOGIE RUSSE. 89
les Slaves répondent en ces termes : Nous nous passons volon- tiers de vos conseils et de votre direction. L'unité de l'Église n’est autre chose que l'union dans la charité. Vous ne représen- tez qu'une fraction bien minime de l'orthodoxie. Nous avons avec nous la force du nombre, la vigueur de la jeunesse, et la lumière de la science. C’est vers l'Église russe que les peuples orthodoxes et les confessions séparées de l'Église romaine tour- nent leurs espérances. La nouvelle Rome est déchue de son rang. Ses pasteurs sont courbés sous le joug des infidèles, et prient pour le triomphe de l'Islam contre leurs frères de Rus- sie (1). La troisième Rome, Moscou, la ville sainte aux cathé- drales étincelantes d’or et de mosaïques, a hérité des privi- lèges des patriarches byzantins. Moscou, disaient nos ancêtres du xvi° siècle, est l’astre resplendissant dans le ciel de l’ortho- doxie, la troisième Rome dont la durée s’étendra jusqu’à la fin du monde (2). C'est à elle, c'est à ses docteurs qu'il faut désor- mais recourir dans les controverses de la foi (3).
Les Russes n’exagèrent point en reprochant au clergé grec l’affaiblissement de sa vie intellectuelle. Les traités mis entre les mains des candidats au sacerdoce dans les écoles théologi- ques grecques sont rédigés d’après les écrivains russes ou pro- testants. Prenez le manuel de droit canon du séminaire de Halki (4). Son auteur, l'archimandrite Apostolos Christodoulos, vous dira dans la préface que son travail est un résumé des ca-
αἰώνιος ἀρχυγὸς vai χεφαλὴ ἀθάνατος τῆς ᾿Εχχλησίας. ᾿Εγχύχλιος du patriarche An- thime VII, Constantinople, 1895, p. 11. — Cf. P. A. Palmieri, Un documento prezioso sul decadimento dell Ortodossia (extrait du Bessarione), Rome, 1900, Ρ. 9:
(1) Dans leurs églises, les Grecs de Turquie, même pendant la guerre turco- russe, priaient Dieu de fortifier les armées de l'Islam, et de briser la révolte de ses ennemis : Κύριε, ὁ θεὸς τοῦ ἐλέους, χρχαταίωσον